Scandale : il n’y avait pas de mammouth au menu !


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Je sens que je vais encore briser du rêve.

La légende courait pourtant depuis 1951. Cette année-là, les happy few triés sur le volet, attablés dans la grande salle de bal du Roosevelt Hotel de New York pour le célèbre dîner de gala annuel du très select Club des Explorateurs, s’étaient vu servir, entre autres gourmandises lointaines et exotiques de rigueur, du mammouth – censément un morceau de mammouth laineux  (Mammuthus primigenius), cuvée -250000 ans. En tout cas, c’est ce qui se racontait parmi les membres du Club des Explorateurs. Jack Horner lui-même, paléontologue américain célèbre pour avoir inspiré à Michael Crichton le personnage principal de Jurassic Park, se rappelle par exemple qu’à son premier dîner en tant que nouvel impétrant, l’anecdote du mammouth de 1951 lui avait été servie. Assortie de la promesse qu’un jour, on en resservirait peut-être pour de vrai…

 

Le Club des Explorateurs… du goût

Si vous ignorez totalement ce qu’est le Club des Explorateurs, sachez avant que nous explorions leurs étranges coutumes culinaires, qu’il s’agit d’une société américaine fondé en 1904. Comme son nom l’indique, elle rassemble la crème de l’exploration, entendue de nos jours au sens large : en font partie majoritairement des scientifiques qui cherchent désormais à repousser les limites de la connaissance plutôt que quelque tribu hostile d’une jongle impénétrable. Le Club des Explorateurs est notamment connu pour une série de premières réussies par ses membres, comme les deux pôles (Nord, par Peary & Henson en 1909, Sud, par Amundsen en 1911), l’Everest (Hillary & Norgay, 1953), les grands fonds (Piccard & Walsh en 1960) ou la Lune (Armstrong, Aldrin & Collins, 1969). Il décerne pour plus haute récompense une médaille dont ont été honorés, entre autres, Mary Leakey (1989), Jane Goodall (1993), E.O. Wilson (2009), ou Neil deGrasse Tyson, pour la dernière, en 2015. Pour être tout à fait complet dans cette mise en bouche, précisons que ce Club des Explorateurs-là n’a rien à voir avec celui de l’Église adventiste du septième jour, sorte de mouvement scout de l’Église adventiste sans saveur.

Bref. Revenons à nos mammouths.

Comme la plupart des belles histoires, celle du mammouth servi au gala du Club des Explorateurs en 1951 était trop belle pour être vraie. On doit à un groupe de chercheurs du département d’Ecologie et de Biologie évolutionnaire de l’université Yale. L’histoire, telle que l’équipe a pu la reconstituer, est relatée dans PLOS One1.

 

Vous reprendrez bien un peu de Megatherium ? ou de mammouth?

En réalité, dès 1951, il était déjà douteux que la viande qui accompagnait les crabes géants, la soupe de tortue verte et le steak de bison fût bien du mammouth.

Cette année-là, en effet, l’organisateur du banquet était un certain Wendell Phillips Dodge. Dodge était un circumnavigateur, mais aussi un imprésario de cinéma qui avait le sens de la publicité… A l’approche du gala, il avait envoyé un communiqué de presse annonçant de la « viande préhistorique » au menu. Certains convives furent persuadés d’avoir dégusté du mammouth — les comptes rendus de l’époque indiquent que la bête avait été trouvé dans les Aléoutiennes par le révérend Bernard Hubbard, un explorateur alaskien connu sous le sobriquet de « prêtre des glaciers » et le Capitaine Georges Francis Kosco, de l’US Navy, qui avait mené plusieurs expéditions polaires et collecté divers spécimens pour le Smithsonian.

Mais d’autres convives, eux, pensèrent avoir dégusté du paresseux géant du genre Megatherium – ici, on observera que derrière la petite histoire culinaire se nichait un vrai questionnement pour les paléontologues : si de la viande de mégathérium avait été effectivement trouvée dans les aléoutiennes, cela aurait conduit à revoir radicalement l’histoire évolutive des paresseux terrestres puisque le registre fossile de Megatherium est uniquement circonscrit à l’Amérique du sud !

Les localités fossiles montrent que le prétendu animal , collecté dans les Aléoutiennes et servi au Club des explorateurs en 1951, aurait difficilement pu être un mégathérium, circonscrit à l'Amérique du sud.

Les localités fossiles montrent que le prétendu animal , collecté dans les Aléoutiennes et servi au Club des explorateurs en 1951, aurait difficilement pu être un mégathérium, circonscrit à l’Amérique du sud.

 

L’histoire aurait pu s’arrêter là, et chaque explorateur aurait continué à se demander s’il avait mangé du mammouth ou du paresseux.

C’était sans compter sur un dénommé Paul Griswold Howes, qui, dépité de n’avoir pu se rendre au dîner, pria Dodge, l’organisateur-imprésario, de lui adresser quelque reste de l’animal préhistorique, afin qu’il pût les exhiber dans les collections du Bruce Museum (Greenwich, Connecticut), dont il était conservateur. Dodge s’exécuta, envoya un morceau de barbaque, avec l’étiquette Megatherium et non mammouth.

Ce relief de prétendu paresseux terrestre resta sur les étagères du musée jusqu’en 2001, date à laquelle il intégra les collections de mammifères du Peabody Museum of Natural History de Yale. C’est là qu’Eric Sargis, professeur d’anthropologie et co-auteur de l’étude, décida de s’y intéresser avec l’aide de deux de ses étudiants…

La viande servi au dîner du Club des Explorateurs en 1951. Courtesy of the Peabody Museum of Natural History, Yale University, New Haven, CT, USA.

La viande servi au dîner du Club des Explorateurs en 1951. Courtesy of the Peabody Museum of Natural History, Yale University, New Haven, CT, USA.

 

Par contre, il nous reste un peu de tortue…

Ils se plongèrent dans les archives et la barbaque, dont ils parvinrent à récupérer et séquencer un peu d’ADN, un bout de gène encodant pour une protéine présente dans la membrane des mitochondries suffisant pour procéder à des analyses comparatives. Ils rapprochèrent cette séquence avec celle connue pour le mammouth laineux et celle d’un paresseux terrestre proche du genre Megatherium. Et constatèrent que les explorateurs s’étaient fait enfler : l’animal préhistorique promis par Dodge n’était autre que de la tortue verte (Chelonia mydas), celle-là même qui figurait au menu sous forme de soupe.

Certes, les chercheurs reconnaissent que ceci ne prouve pas définitivement que les membres du Club des Explorateurs n’ont pas mangé quelque chose de préhistorique en 1951. L’échantillon envoyé à Howes, le convive absent, est de la tortue verte, mais cela n’exclue pas que les convives présents, eux, aient pu manger autre chose… Les auteurs observent toutefois que cela est peu probable car rien n’indique que Hubbard ou Kosko, censés avoir exhumé l’animal du permafrost des Aléoutiennes, aient jamais découvert un mammouth ou un paresseux congelé— Hubbard a pourtant décrit de nombreux spécimens trouvés en Alaska et laissé de nombreuses photos, mais nulle trace de l’un ou de l’autre dans les archives.

Ce qui est encore plus intéressant est que le faussaire, Dodge, a lui-même avoué sa supercherie juste après le dîner. Dans le Journal du Club des Explorateurs, il laissa en effet entendre qu’il avait pu inventer « une potion grâce à laquelle il pouvait transformer, mettons Cheylone mydas Cheuba [sic] de l’océan Indien en un paresseux géant du puits de l’Hadès des Aléoutiennes ». Chacun aurait dû comprendre que tout ceci n’était qu’une blague. Or il n’en fut rien, ce qui montre à quel point même les scientifiques les plus sérieux peuvent se voiler la face lorsqu’ils n’ont pas envie de regarder la réalité en face… D’autres eurent des motivations moins avouables. Arnold Herslev Haverlee, qui fut chef pour de nombreux dîners du club, dont celui de 1954 où il eut le bon goût de servir de l’ours polaire à Tensing Norgay et Werner von Braun, prétendit ainsi avoir été aux fourneaux pour cuisiner le mammouth de 1951. Il faut dire que le Sportsmen’s Club de South Glastonbury (Connecticut) avait contacté le club pour obtenir son aide afin de trouver du mammouth pour son dîner annuel, avec la bagatelle de 20000$ à la clé.

 

De la viande préhistorique pourrie à la tarentule

L’histoire illustre aussi à merveille la fascination qu’exercent les animaux lointains, méconnus ou disparus, en particulier sur les estomacs les plus aventureux, assortie, pour le mammouth, d’une interrogation un poil malsaine : de la viande qui est restée congelée pendant des siècles est-elle encore consommable (malsaine, car les première mentions d’un mammouth congelé étaient formelles : la carcasse étaient tellement pourrie que l’on ne pouvait tenir qu’un minute en sa présence…) ?

En attendant que des mammouths clonés repeuplent les toundras pour satisfaire ces appétits imbéciles, on peut se réjouir que le Club des Explorateurs ait aujourd’hui troqué les fastes de la fantaisie préhistorique et exotique pour des agapes plus développement durable, à base d’insectes (suivant en cela les préconisations de la FAO pour développer l’élevage et la consommation humain de ces sources de protéines sur 6 pattes).

Exit la soupe à la moelle d’élan de jadis, les classiques pythons et autruches, les savoureux pénis de bouc et testicules de taureaux ou encore ce duo d’alligators rôti à faire pâlir de jalousie Jean Dujardin…


… et place aux tarentules frites, brochettes de sauterelles enroulées dans du bacon et canapés aux cafards sur lits de chèvre et d’endives.

Qu’on se rassure, à voir la tête des convives, l’esprit d’aventure ne s’est pas entièrement perdu (les explorateurs sont en bleu ; il y en a eu pour 15000 $ rien qu’en insectes quand même) :

Women hold a cockroach and a tarantula to their mouths at the 110th Explorers Club Annual Dinner at the Waldorf Astoria in New York March 15, 2014. (Photo by Andrew Kelly/Reuters)

Dîner du Club des Explorateurs 2014: la tarentule remplace le mammouth(Photo by Andrew Kelly/Reuters).


 

  1. Glass JR, Davis M, Walsh TJ, Sargis EJ, Caccone A (2016) Was Frozen Mammoth or Giant Ground Sloth Served for Dinner at The Explorers Club? PLoS ONE 11(2): e0146825. doi:10.1371/ journal.pone.0146825
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