Orang(e)-outan mécanique ? 1


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HEADBANGING SCIENCE N°34

Iron Maiden, Murders in the Rue Morgue

L’orang-outan est-il un mauvais garçon ? Ou une victime de nos préjugés sur les grands singes, longtemps considérés comme de véritables brutes lubriques ? Enquête en compagnie du chevalier Dupin d’Edgar Poe dans ce headbanging science 34e du nom consacré au Murders in the rue Morgue d’Iron Maiden. Parce que ce n’est pas aux vieux singes qu’on apprend à faire de mauvais coups.

Murders in the Rue Morgue est extrait du deuxième album studio d’Iron Maiden, Killers, sorti en 1981. Killers marqua mon adolescence (pfiou, cette pochette faisait de l’effet sur un garçon de douze ans, croyez-moi) – ainsi que l’arrivée d’Adrian Smith comme second guitariste et la dernière collaboration de Paul Paul Di’Anno au chant, bientôt remplacé par Bruce Dickinson, que l’on voit au micro dans cette vidéo de 82 :

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I remember it as a pain day although it happened in the dark of the night

I was strolling through the streets of Paris / And it was cold it was starting to rain

And then I heard a piercing scream and I rushed to the scene of the crime

But all I found was butchered remains of two girls lay side by side

Murders in the Rue Morgue / Someone call the Gendarmes

Murders in the Rue Morgue / Run before the killers go free

 

Tout amateur de littérature policière qui se respecte aura reconnu dans ces premières paroles du morceau une variation autour de la nouvelle Double assassinat dans la rue Morgue d’Edgar Allan Poe (1841). Son détective, le chevalier Dupin, est amené à résoudre par la seule puissance de l’analyse un double meurtre aussi énigmatique que terrifiant commis dans un logis parisien de la rue Morgue (qui n’existe pas en vrai).

Deux cadavres ont été retrouvés : celui d’une mère, la gorge tranchée, dans une arrière-cour :

Là, gisait le cadavre de la vieille dame, avec la gorge si parfaitement coupée, que, quand on essaya de le relever, la tête se détacha du tronc. Le corps, aussi bien que la tête, était terriblement mutilé, et celui-ci à ce point qu’il gardait à peine une apparence humaine.

Le meurtre de la rue Morgue, gravure par Daniel Urrabieta Vierge (1851-1904), vers 1870

Le meurtre de la rue Morgue, gravure par Daniel Urrabieta Vierge (1851-1904), vers 1870

 

et celui de sa fille (étranglée et encastrée dans le conduit de cheminée) :

on fit une recherche dans la cheminée, et – chose horrible à dire ! – on en tira le corps de la demoiselle, la tête en bas, qui avait été introduit de force et poussé par l’étroite ouverture jusqu’à une distance assez considérable. Le corps était tout chaud. En l’examinant, on découvrit de nombreuses excoriations, occasionnées sans doute par la violence avec laquelle il y avait été fourré et qu’il avait fallu employer pour le dégager. La figure portait quelques fortes égratignures, et la gorge était stigmatisée par des meurtrissures noires et de profondes traces d’ongles, comme si la mort avait eu lieu par strangulation.

Les témoins ont entendu deux voix, dont l’une de nationalité inconnue. Pas de mobile, pas de suspect, et aucune explication plausible sur la façon dont le meurtrier a pu pénétrer puis s’enfuir du logement.

 

Quand tout accuse l’orang-outan

Dupin, qui, n’étant pas la moitié d’un crétin, sait son Cuvier1  par cœur et ferait un remarquable naturaliste, a tôt fait de démasquer le coupable. Grâce à des poils :

J’ai dégagé cette petite touffe des doigts rigides et crispés de Mme l’Espanaye. Dites-moi ce que vous en pensez.

– Dupin ! dis-je, complètement bouleversé, ces cheveux sont bien extraordinaires, – ce ne sont pas là des cheveux humains !

Et aux empreintes de strangulation :

– Ceci, dis-je, n’est pas la trace d’une main humaine.

– Maintenant, dit Dupin, lisez ce passage de Cuvier. C’était l’histoire minutieuse, anatomique et descriptive, du grand orang-outang fauve des îles de l’Inde orientale. Tout le monde connaît suffisamment la gigantesque stature, la force et l’agilité prodigieuses, la férocité sauvage et les facultés d’imitation de ce mammifère. Je compris d’un seul coup tout l’horrible du meurtre.

– La description des doigts, dis-je, quand j’eus fini la lecture, s’accorde parfaitement avec le dessin. Je vois qu’aucun animal, – excepté un orang-outang, et de l’espèce en question, – n’aurait pu faire des marques telles que celles que vous avez dessinées. Cette touffe de poils fauves est aussi d’un caractère identique à celui de l’animal de Cuvier.

 

À l’époque de Poe, l’orang-outan est encore mal connu et l’archipel malais est une terre qui consomme plus d’explorateurs qu’elle ne produit de connaissances zoologiques (Alfred Russel Wallace, codécouvreur du principe de la sélection naturelle l’explorera de fond en comble de 1854 à 1862 ). Pour l’époque, rien de surprenant à ce que ce bon petit gars puisse se muer en ce meurtrier sanguinaire :

Les cris et les efforts de la vieille dame, pendant lesquels les cheveux lui furent arrachés de la tête, eurent pour effet de changer en fureur les dispositions probablement pacifiques de l’orang-outang. D’un coup rapide de son bras musculeux, il sépara presque la tête du corps [il tient un rasoir]. La vue du sang transforma sa fureur en frénésie. Il grinçait des dents, il lançait du feu par les yeux. Il se jeta sur le corps de la jeune personne, il lui ensevelit ses griffes dans la gorge, et les y laissa jusqu’à ce qu’elle fût morte.

Il n’est pas douteux que les grands singes puissent constituer de redoutables adversaires pour l’homme. On pourra se référer au chapitre que consacre Frans de Waal à leur violence dans Le singe en nous pour s’en convaincre. Les chimpanzés, en particulier, sont de féroces chasseurs de viande, y compris humaine (Frodo, un mâle alpha de Gombe, qui dirigeait son groupe « d’une main de fer », selon Goodall, s’est illustré en dévorant un bébé de 14 mois).

Face à eux, l’homme ne pèse pas le poids : un heureux propriétaire y a littéralement perdu la face, ainsi que quelques autres morceaux (attention, certaines images peuvent choquer).

 

L’orang-outan, ange ou démon?

Contrairement à son cousin chimpanzé, l’orang-outan est plutôt pacifique. Mais ce n’est pas non plus un ange. Les agressions entre individus sont monnaie courante ; elles viennent du fait que ce sont des animaux solitaires et férocement territoriaux. Il arrive également que les mâles forcent des femelles à s’accoupler, mais il s’agit de juvéniles qui peuvent se faire envoyer paître lorsque les femelles sont adultes et plus fortes qu’eux.

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Il peut adopter des comportements similaires vis-à-vis de l’homme. Bien qu’il soit de plus petite taille que ce que l’on croyait autrefois, sa puissance est sans commune mesure avec la nôtre : vous trouverez en googlant une vidéo très fine d’une femelle orang-outan ridiculisant un sumo.

Alfred Russel Wallace décrivit comment un Dayak, après avoir attaqué un orang-outan avec une lance, se vit sévèrement mordre en retour (il perdit l’usage du bras) et ne dut la vie sauve qu’à l’intervention d’autres hommes. Mais lorsqu’ils ont le choix, les orangs-outans préfèrent prendre la poudre d’escampette ; ils ne ripostent, à coup de morsure, que lorsqu’ils sont acculés.

Et c’est exactement ce qui se passe dans l’Indonésie contemporaine, tranquillement mais sûrement ratiboisée de sa forêt primaire pour y planter des palmiers à huile. Les ouvriers agricoles, qui voient les singes comme une nuisance, les tuent régulièrement à coups de machettes, de massues ou par balle. Le combat est inégal, mais il arrive que l’homme récolte la monnaie de sa pièce : en 2012 a été rapporté le cas d’une véritable embuscade montée par un groupe d’orangs-outans contre un ouvrier, qui a été frappé jusqu’à ce qu’il s’évanouisse et sévèrement mordu.

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Wallace, lors de ses tribulations dans ce qui ressemblait encore à une forêt utilisait pour décrire le grand singe roux son nom de l’époque, Simia satyrus, qui disait bien ce que l’Angleterre victorienne pensait alors de la dépravation supposée de la bête. La réputation n’était pas complètement usurpée. L’éthologue canadienne Birutė Galdikas (née en 1946), spécialiste mondiale des orangs-outans et présidente de l’Orangutan Foundation International a ainsi relaté dans son autobiographie (Reflections of Eden: My Years with the Orangutans of Borneo) une bien étrange – et sordide – affaire de mœurs : le viol par un jeune mâle prénomme Gondul (si tu Gondul, comment veux-tu…) de sa cuisinière, une femme Dayak. Celle-ci, devant l’impuissance de la primatologue à la sortir de l’étreinte du singe, a conseillé à la chercheuse de laisser la bête finir son office afin de ne pas envenimer la situation et risquer de se faire tuer. Abnégation remarquable suivie d’une grande sagesse : elle a déclaré qu’il ne s’agissait pas d’un viol, puisque l’agresseur n’était pas humain, et que cela équivalait en somme à une « banale » attaque par un tigre (il est quand même certains dilemmes – le tigre ou l’orang-outan – auxquels nous sommes bien vernis d’échapper).

 

Orang-outan VS homme: à violeur, violeur et demi

Ce que l’on doit retenir de ces diverses histoires est que ces agressions envers l’homme concernent généralement des animaux en captivité (en atteste cet exemple d’orang-outan suspecté d’être responsable de morts mystérieuses dans un zoo) ou ayant vécu avec l’homme – Gondul, enfant, dormait dans le propre lit de Biruté Galdikas (avec le consentement de Monsieur) et était en voie de retourner à la vie sauvage.

Dans le film éponyme de 1932, le Dr Mirakle, inévitablement interprété par Bela Lugosi, cherche à démontrer le lien de parenté entre l'homme et le singe.

Dans le film éponyme de 1932, le Dr Mirakle, inévitablement interprété par Bela Lugosi, cherche à démontrer le lien de parenté entre l’homme et le singe.

 

C’est aussi le cas de l’orang-outan de Poe, capturé par un marin, et qui se transforme en meurtrier pour avoir simplement souhaité imiter son maître (notons les mauvais traitements infligés) :

il trouva la bête installée dans sa chambre à coucher ; elle s’était échappée du cabinet voisin, où il la croyait solidement enfermée. Un rasoir à la main et toute barbouillée de savon, elle était assise devant un miroir, et essayait de se raser, comme sans doute elle l’avait vu faire à son maître en l’épiant par le trou de la serrure. Terrifié en voyant une arme si dangereuse dans les mains d’un animal aussi féroce, parfaitement capable de s’en servir, l’homme, pendant quelques instants, n’avait su quel parti prendre. D’habitude, il avait dompté l’animal, même dans ses accès les plus furieux, par des coups de fouet, et il voulut y recourir cette fois encore. Mais, en voyant le fouet, l’orang-outang bondit à travers la porte de la chambre, dégringola par les escaliers, et, profitant d’une fenêtre ouverte par malheur, il se jeta dans la rue.

Lorsque les orangs-outans ne se rasent pas, il arrive, hélas, que l’homme s’en charge. L’histoire qui suit est bien réelle. Je ne la développe pas et ne vous en montre pas les images à dessein. Les faits remontent à 2007 : à Bornéo, une fondation en faveur de la protection des orangs-outangs a organisé la libération d’une jeune femelle détenue en captivité et prostituée dans un bordel durant des années. Elle vivait enchaînée. Elle était maquillée, parée de bijoux. Elle était quotidiennement rasée, afin de ressembler autant que faire se peut à une femme.

Cette femelle s’appelle Pony. Il est probable qu’elle ne soit pas un cas unique en Indonésie ou en Thaïlande.

Pony ne peut que nous conduire à questionner nos notions d’humanité et de bestialité. Ce qui nous ramène en droite ligne au Murder in the Rue Morgue, d’Iron Maiden. Contrairement à la version de Poe, on comprend, au fil des paroles, que le meurtrier que la police française recherche n’est pas un singe. C’est un homme. Et cet homme n’est autre que le narrateur.

But I know that inside my mind / Well I’ve got to say I’ve done it before.

 

Je pense que cette vision des choses d’Iron Maiden est finalement bien plus juste que celle de Poe. Et pour conclure ce brillant renversement de perspective et finir de vous casser le moral :

  1. Histoire naturelle des Orangs-Outangs fait partie des premiers travaux publiés du grand Georges. Qui, sur la base de cette connaissance crut bon de comparer au primate la malheureuse Vénus Hottentote, passée sur sa table de dissection.
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