On a retrouvé Cthulhu !


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HEADBANGING SCIENCE N°31

Cradle of Filth, Chtulhu Dawn

Travail acharné et vacances prolongées auront, pour la première fois, eu raison de la régularité de cette production formidable. Ces trois mois de silence, sans headbanging science, furent sans doute une bénédiction auditive, mais les vacances sont terminées ! Rentrée oblige, nous allons tout de même y aller prudemment et à reculons. Tiens, par exemple en vous montrant une vidéo d’un batteur de black en action, de dos, ça change :

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Le gros avantage de cette prise du délicat Martin « Marthus » Škaroupka, c’est qu’elle permet de ne pas trop entendre le reste de son groupe, Cradle of Filth (qui n’est pas trop ma tasse de pus à la maison, mais est franchement sympa sur scène) dans son interprétation du raffiné et primesautier Cthulhu Dawn – soit « l’éveil de Cthulhu » (pour ceux dont la culture fantastique s’arrête aux consternantes productions de B. Werber, Cthulhu est une gigantesque créature monstrueuse et tentaculaire imaginée par l’écrivain américain H. P. Lovecraft dans la nouvelle L’Appel de Cthulhu en 1926).

Elle nous rappelle par ailleurs une annonce qui a révolutionné la biologie voici quelque mois, et que vous aviez tous, on se demande comment, totalement oubliée : Cthulhu est vivant.

Bon OK, pas à l’intérieur de son tombeau de pierre, dans R’lyeh la morte, engloutie quelque part au milieu du Pacifique, mais dans deux espèces de termites souterrains, Prorhinotermes simplex et Reticulitermes virginicus, pour ne pas les nommer. Ah, et en plus il n’est pas seul, mais avec sa fille secrète, Cthylla.

On doit cette trouvaille capitale à une équipe de biologistes de l’Université de la Colombie-Britannique (Canada) travaillant sur l’histoire évolutionnaire des protistes et dirigée par Patrick J. Keeling. Les auteurs ont décrit deux nouvelles espèces, Cthulhu macrofasciculumque et Cthylla microfasciculumque dans PLOS ONE en mars 2013.

 

Cthulhu vit dans les termites

Les deux bestioles sont des parabasaliens, c’est-à-dire des eucaryotes unicellulaires dotés d’une structure motrice (la cinétide) composée d’au moins quatre flagelles. Ce sont des endosymbiotes ou endoparasites d’insectes ou de vertébrés (on en trouve par exemple dans le tube digestif des blattes et des termites, apprend-on dans La classification phylogénétique du vivant, et certaines espèces permettent aux termites xylophages de digérer le bois – vous êtes peut-être en ce moment même sursitaire sur un plancher menaçant de s’écrouler avec la complicité de parabasaliens perfides (et gibbeux, ajouterait Lovecraft)).

Nonobstant cette passionnante écologie, Cthulhu macrofasciculumque et Cthylla microfasciculumque, nouvellement décrits par les Canadiens, font partie des parabasaliens de taille et de complexité modestes par rapport à leurs congénères : 10 à 20 microns sur la toise (soit le cinquième du diamètre d’un cheveu) et 20 flagelles sur le museau pour Cthulhu, Cthylla étant un peu plus petite et modestement pourvue de 5 flagelles (mais c’est une demoiselle).

« Une montagne s’était mise en marche et progressait en trébuchant ». Ainsi est décrit l’éveil de Cthulhu par Lovecraft, qui n’imaginait certes pas qu’un microscope fût nécessaire pour assister au spectacle. Loin de moi l’idée de disputer aux chercheurs les menus plaisirs de leurs facéties taxonomiques (lesquelles constitueraient du reste une bonne idée de billet), mais il me semble que James et al. poussent ici le bouchon un peu loin.

Sur le plan aquatique tout d’abord. Les auteurs disent avoir fait le rapprochement avec la locomotion des pieuvres en voyant pour la première fois sous l’oculaire se mouvoir leur Cthulhu,. Heu… Je dois dire, à la vue de ce petit film, que l’analogie m’échappe complètement…

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Sur le plan littéraire ensuite, on pourra s’émouvoir, d’une part, d’un léger décalage anatomique entre ceci :

« Elle représentait un monstre à la silhouette, vaguement anthropoïde, avec une tête de pieuvre dont la face n’aurait été qu’une masse de tentacules, un corps écailleux, d’une grande élasticité, semblait-il, des griffes prodigieuses aux pattes postérieures et antérieures, de longues et étroites ailes dans le dos. Cette chose, qui paraissait distiller une malignité redoutable et dénaturée, était d’une corpulence presque boursouflée (…). »

Et cela :

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Et d’autre part d’un léger manque de classe puisque Cthylla (la fille) ne fait nullement partie du bestiaire lovecraftien mais a été imaginée bien plus tard par deux de ses épigones. On imagine volontiers le désarroi des auteurs obligés de trouver un autre nom pour leur deuxième bestiole, moins pourvue en flagelles / tentacules…

 

Et la science ? Dans ton Cthulhu !

Ceci nous amène à une troisième critique, d’ordre plus scientifique. Il est vrai que les mœurs des parabasaliens passionnent fort moyennement le grand public (en dehors des lecteurs de ce blog, évidemment) et on peut comprendre qu’il soit tentant de faire sortir un publi de l’anonymat à l’aide d’un petit coup de com’. L’ennui est que les quelques papiers qui se sont fait écho de l’article n’ont pas cherché plus loin que le bout de tentacule qui leur était offert, ce qui a donné, par exemple, des chapô aussi stupides que :

Des scientifiques canadiens ont découvert l’existence de deux micro-organismes vivant dans l’estomac des termites, dont l’apparence et le mode de déplacement seraient proches de ceux… des pieuvres.

Si nos deux créatures ont quelque importance, cela n’a en réalité rien à voir avec leur faculté d’imiter les poulpes, mais simplement parce qu’ils constituent deux nouveaux genres dans un taxon grouillant et apportent donc une pierre minuscule dans une phylogénie que les auteurs s’attachent patiemment à débroussailler. Utile pour l’histoire évolutionnaire des protistes, donc, mais pas de quoi émoustiller le grand public… D’autant qu’un bon paquet de protistes vivant dans les termites ont déjà été identifiés, dont certains, visibles à l’œil nu et comptant jusqu’à 50 000 flagelles (chez les hypermastigines), en jettent un peu plus que les deux freluquets nouveaux venus !

Enfin, on pourra critiquer le goût macabre des auteurs. Cthulhu macrofasciculumque et Cthylla microfasciculumque vivent en effet dans la partie postérieure de l’intestin de leurs hôtes termites. H.P. Lovecraft fut atteint d’un cancer qui lui fit souffrir le martyre jusqu’à sa mort le 15 mars 1937. Un cancer de l’intestin, bien sûr. Peut-être dû à l’éveil de quelque parabasalien géant mal intentionné et fortement flagellé ?

Au final, la meilleure trouvaille de nos chercheurs in termito n’est donc pas d’avoir nommé un nouveau genre Cthulhu, mais d’avoir nommé l’espèce macrofasciculumque : le nom de Cthulhu, d’origine extra-terrestre, étant imprononçable pour les humains, les auteurs ont raconté avoir intentionnellement cherché un nom d’espèce bien compliqué et impossible à prononcer. Pari gagné.

Ils sont en revanche parvenus à décrire leur bête, alors que Lovecraft avait bien précisé que :

Nul ne saurait décrire le monstre ; aucun langage ne saurait peindre cette vision de folie, ce chaos de cris inarticulés, cette hideuse contradiction de toutes les lois de la matière et de l’ordre cosmique.

Ce qui était en revanche une description visionnaire de Cradle of Filth.


Si vous ne craignez pas pour votre santé mentale et voulez en savoir plus: 

James ER, Okamoto N, Burki F, Scheffrahn RH, Keeling PJ (2013) Cthulhu Macrofasciculumque n. g., n. sp. and Cthylla Microfasciculumque n. g., n. sp., a Newly Identified Lineage of Parabasalian Termite Symbionts. PLoS ONE 8(3): e58509. doi:10.1371/journal.pone.0058509

(Le titre a été rectifié en août par la revue afin de respecter le formalisme de la nomenclature binomiale, ici malmenée).


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