Morts intrigants n°3 — mortel pèlerinage dans l’Himalaya


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Non, non, non, cette magnifique série consacrée aux squelettes, momies et restes humains en tous genres posant question aux historiens et aux archéologues ne saurait s’arrêter en si bon chemin, et nous accueillons comme troisième candidat un pittoresque ensemble osseux fraîchement descendu des hauteurs de l’Himalaya, qui va nous révéler que les rigueurs de la météo et l’anthropologie ne font pas forcément bon ménage…

Roopkund-le-mystère-du-lac-aux-squelettes

À la vue de ces restes humains, on pourra se dire :

– Waou, c’est vachement mieux ce qu’ils font chez Ikéa maintenant

– Ce contexte archéologique m’a tout l’air d’avoir été un tantinet perturbé.

Et l’on observera aussi que le temps était à la neige il n’y a pas si longtemps.

Guère étonnant, puisque cette mise en scène macabre prend place dans l’Himalaya, dans le massif montagneux de Trishul, district d’Uttrakhand, en Inde, à l’altitude respectable de 5029 mètres. Dans ces hauteurs désolées, à 35 km de toute humanité, des centaines d’ossements humains de ce type, qui correspondraient à 500 individus, bordent un petit lac glaciaire long niché au creux d’une cuvette aux pentes raides.

Ce mystérieux lacs aux squelettes est proche de deux pics himalayens, Trisul (7120 m) et Nanda Ghunti (6310 m). Aurait-on affaire à d’imprudents alpinistes ?

Le mystère du lac aux squelettes

Probablement localement connus depuis toujours, ces vestiges humains sont seulement visibles en août-septembre, lorsque la neige fond et découvre le lac. Ils ont acquis une première notoriété lorsqu’un ranger de la réserve naturelle de Nanda Devi, qui cueillait des fleurs (c’est véridique), est tombé dessus en 1942. Le froid qui règne à ces hauteurs a permis que soient préservés des cheveux, des ongles, des tissus mous encore attachés aux os et des objets en bois et en cuir. Tout donne donc l’impression que la tragédie est récente. A l’époque, on pensa qu’il s’agissait de soldats japonais de la Seconde Guerre. Ou bien des troupes d’un général du Kashmir s’en revenant guerroyer du Tibet en 1841 (aucune route actuelle ne lie Roopkund au Tibet, mais bon).

Pour les locaux, les chants rapportent que Jasdhaval, raja de Kannauj, et son épouse enceinte effectuaient un pèlerinage jusqu’au temple de Nanda Devi ( « Déesse de la joie », et nom du plus haut sommet entièrement Indien, sacré dans l’hindouisme). Ce pèlerinage, le Nanda Devi Raj Jat, a encore lieu de nos jours, à peu près tous les douze ans (280 km pieds nus dans l’Himalaya central, une paille). Pas très concentrés sur les événements, le raja et sa suite encoururent la colère d’une divinité locale, Latu. Laquelle, facétieuse, leur aurait envoyé une tempête avec des grêlons durs comme du fer, jetant tout ce beau monde dans le lac Roopkund. Paye ta légende grotesque…

Eh bien, pas tant que ça, figurez-vous…

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En 1955, une expédition fut mise sur pied pour résoudre le mystère de Roopkund. Elle ramena quelques crânes, une mandibule, des os de la jambe et du bras (avec un peu de chair), et quelques objets. Cette maigre collection ne permit de conclure à rien du tout. Trois nouvelles expéditions furent donc mises sur pied, qui ramenèrent d’autres matériels. Les études établirent cette fois plusieurs faits : les victimes étaient des adultes, mais comptaient des sujets plus jeunes (donnée problématique dans le cadre d’un pèlerinage aussi difficile), et environ 30% étaient des femmes. Elles appartenaient vraisemblablement à deux ethnies différentes, compte tenu des différences de stature (des pèlerins du nord de l’Inde : Uttar Pradesh, Rajasthan et Punjab, et, plus petits, leurs porteurs montagnards locaux). Les datations au radiocarbone de deux fragments de bois placèrent dans un premier temps la tragédie il y a environ 500 ans, puis il y a 800 ans. On n’avait donc pas affaire à des troupes japonaises ou cachemiris.

En 1959, Swami Pranavanand, explorateur membre de la Royal Geographical Society ayant mis sur pied l’une des trois expéditions, publia un article intitulé « le mystère de Rookund résolu ». Il écrivait que les légendes locales avaient vu juste et que le roi Jasdhaval avait trouvé la mort à Roopkund à la fin du 14e siècle. Il s’agissait en tout cas bien de pèlerins, ce qu’attestaient les différents objets recueillis sur les corps (chappals de cuir, bâton de bambou ou de cyprès, bracelets de verres, bâtons en forme de T utilisés par les porteurs pour soulager la charge qu’ils portent, ainsi que par les sadhous ou les mendiants, instruments à percussion…).

Quand le National Geographic résoud une énigme déjà résolue

Tout aurait pu s’arrêter là. C’était sans compter sur le National Geographic, ses gros moyens et son penchant pour la science à grand spectacle.

Flairant la bonne affaire, la National Geographic Channel finança en 2003 une nouvelle expédition, emmenée par Wolfgang Sax, anthropologue à l’Université de Heidelberg, dans le cadre d’un documentaire télévisuel intitulé « L’énigme du lac aux squelettes ». En 2004, elle claironna que ladite énigme avait été enfin résolue par ses soins.

L’expédition avait récolté 30 restes osseux supplémentaires, soumis à de nouvelles datations qui permirent de reculer la date de l’événement au 9e siècle. Elle procéda aussi à des analyses ADN inédites, qui révélèrent que les victimes étaient toutes Indiennes et apparentées, et en provenance d’une même région, mais de l’ouest de l’Inde (Maharashtra.). Surtout, elle diligenta un examen approfondi des ossements : plusieurs fractures, seulement présentes sur des crânes, furent interprétées comme résultant du choc porté par des objets ronds de la taille d’une balle de base-ball. Selon les chercheurs, l’arme du crime ne pouvait être autre chose que des grêlons mortels (rien d’impossible, le grêlon officiellement le plus lourd, tombé au Bangladesh en 1986 pesait 1,02 kg). Les pèlerins de Roopkund avaient bien succombé aux colères du ciel !

Vous aurez noté que l’annonce de la NGS était pour le moins présomptueuse. Ses résultats venaient surtout compléter et préciser ce que les chercheurs indiens avaient établi précédemment. Quant à l’histoire sensationnelle des grêlons…

Comme pour tout « résultat » rapporté par notre entertainer scientifique préféré, il faut s’accrocher pour trouver plus de détail s que ce qu’ils ont bien voulu livrer (une privatisation de la science qui m’énerve assez). Les quelques articles existant sur le web ne font que reprendre la communication faite autour du documentaire. En fouinant bien, j’ai tout de même réussi à trouver un papier 1 écrit par un anthropologue indien du nom RS Negi (accessible ici en téléchargement), qui refusa d’être conseiller scientifique du projet de la NGS, jugé trop distant de la réalité.

Dans ce papier, Negi pointe les non-dits méthodologiques de la NGS (combien de crânes examinés, combien d’échantillons d’ADN ?) et rappelle l’ensemble des travaux précédemment réalisés par les Indiens et passés sous silence. Il souligne également que toutes les études précédentes s’accordent sur la présence de deux ethnies parmi les victimes (les pèlerins indiens et leurs porteurs). Surtout, il observe que ces restes humains ne sont certainement pas chronologiquement homogènes et résultent de dépôts successifs (en 1972, déjà, on signalait que certains os présentaient des signes de minéralisation tandis que d’autres conservaient la chair de leur propriétaire).

L’histoire de la grêle mortelle semble donc uniquement là pour enjoliver une conclusion à laquelle on parvenait finalement déjà dans les années 1950 : les mystérieux squelettes du lac gelé seraient des pèlerins du Raj Jat, piégés en masse alors qu’ils se trouvaient sur la rive nord’est du lac par une sévère tempête de neige / blizzard, suffisante pour les geler sur pied en raison de l’effet d’entonnoir dû à la configuration des lieux. Les éboulis rocheux continuels sur les pentes de la cuvette du lac auraient fait le reste, démembrant les corps et brisant les os. Mais tous ne sont certainement pas morts comme cela. Certains pèlerins, à d’autres moments, ont pu tomber dans le lac alors qu’ils empruntaient le passage le plus dangereux (justement nommée « l’allée de la mort »), en surplomb (le pèlerinage fut précisément interrompu pour sa dangerosité au 19e siècle). D’autres pourraient aussi s’être autosacrifiés (une pratique interdite par le gouvernement en 1931).

À rebours du National Geographic, RS Negi clame donc que le mystère du lac aux squelettes n’est pas encore entièrement résolu.

Et malheureusement, l’endroit étant devenu une autoroute à trekkers, en plus d’être une halte pour le Raj Jat, il y a peu de chance qu’il le soit un jour vraiment. Rien n’a été mis en place pour sanctuariser l’endroit et les piétinements continuels ainsi que les touristes faisant joujou avec les ossements se combinent aux effets naturels (éboulis, gel et dégel) pour effacer petit à petits la trace de ces tragédies himalayennes.


Retrouvez les articles de la série Les Morts intrigants


Référence :

  1. Negi, R.S. (2009), “Rupkund Human Remains: The Unsolved Mystery”, in Bio-Cultural, Profile of Central and Western Himalayas, Eds. Madhu Bala Sharma, V. Kaul, V., Sarkar, B. Joardar. AnSI, Serials Publications: New Delhi
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