Morts intrigants n°2 — Du rififi dans les tourbières 3


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Pour continuer cette série consacrée aux squelettes, momies et restes humains en tous genres posant question aux historiens et aux archéologues, nous accueillons ce paisible deuxième candidat, qui nous arrive tout droit de Tollund, dans le Jutland central, au Danemark, et qui va nous révéler que les tourbières ne servaient pas seulement à procurer du combustible, mais aussi à enterrer des cadavres…

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Les yeux clos, comme s’il dormait du sommeil du juste, ce cadavre semble n’avoir rien de bien intrigant, si ce n’est son exceptionnel état de préservation.

Pourtant, lorsque deux frères qui creusaient à la recherche de tourbe le découvrent le samedi 6 mai 1950 dans les tourbières jouxtant le village danois de Tollund, ils s’alarment et préviennent la police locale : à l’époque, un écolier de la région a disparu, et les deux hommes pensent avoir mis la main sur son cadavre, qui a l’air encore bien frais. Par ailleurs, un détail les affole : une corde est passée autour du cou de la victime, ce qui semble indiquer qu’elle a été étranglée par son meurtrier. Sur cette vue générale du corps, la corde que vous aviez peut-être ratée sur le premier cliché, apparaît distinctement. Par ailleurs, l’homme est pour l’essentiel nu, en dehors du bonnet qu’il porte et d’une ceinture, chose qui paraît étrange…

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Alertée le lundi matin 8 mai 1950, la police locale de la commune de Silkeborg se rend sur les lieux. Elle constate immédiatement que la fosse où l’homme a été enterré, à 2m50 de profondeur, ne saurait être récente. Le cas concerne plutôt le muséum et les archéologues du coin.

Le fait est que l’homme de Tollund, puisque tel est son nom, est une découverte à la fois banale et sensationnelle. C’est un « homme des tourbières », un cadavre humain dont les restes momifiés ont été conservés dans grâce à l’acidité de l’eau, au froid et à l’absence d’oxygène qui caractérise ce milieu (la peau et les organes internes peuvent y être très bien conservés, mais pas forcément les os ; on peut même voir distinctement les poils de barbe sur son visage). On connaît plusieurs centaines d’hommes des tourbières et le cas de Tollund est exceptionnel pour son excellent état de conservation, qui a permis de mener une véritable enquête policière à son sujet — et donc d’en savoir un peu plus sur sa mort.

L’Homme de Tollund a subi, des années 1950 jusqu’à récemment, toute une batterie d’examens de médecine médico-légale et d’expertises scientifiques : autopsie, rayons X, carbone 14, CT-scan, et même relevé d’empreintes digitales ! Seul son ADN n’a pu être analysé. Voici ce que l’on sait de lui :

âge et état de santé

L’homme est mort voici 2400 ans, soit le début de l’âge du Fer au Danemark (le plus vieil homme des tourbières est une femme est remonte à 8000 av. J.-C. !). Il était, d’après les légistes, âgé d’une trentaine d’année. Il mesure 1m61 (sans doute un peu plus de son vivant) et ne présente aucune trace de pathologie, à l’exception de parasites intestinaux tout ce qu’il y a d’ordinaire, contrairement à d’autres corps des tourbières qui présentent souvent des difformités et des malformation.

apparence

A l’exception de sa ceinture en cuir de bœuf et de son couvre-chef constituée de huit peaux de mouton cousues, l’Homme de Tollund n’a pas d’habits, contrairement aux autres hommes des tourbières, qui sont habillées ou dont les vêtements ont été déposés à leurs côtés (A 80m de là on a retrouvé une femme des tourbières vêtue de peaux). Pourquoi est-il nu ? Pas par punition. En fait, on suppose simplement que ses vêtements, d’origine végétale, ont pourri lors du long séjour dans la tourbe ! D’ailleurs, pourquoi lui aurait-on ôté ses vêtements, mais pas sa ceinture ?

derniers instants

On sait par l’examen de son estomac et de son intestin que l’Homme de Tollund a eu droit à un dernier repas 12 à 24h avant sa mort. Pas de viande, de poissons ou de fruits frais au menu mais une quarantaine de céréales et de graines différentes, composant un gruau pas vraiment extraordinaire compte tenu des circonstances, mais qui révèlent que l’événement a certainement eu lieu à la mauvaise saison.

cause de la mort

Bien que les rayons X n’aient pas révélé de traumatismes au niveau des vertèbres, comme cela est le cas en cas de pendaison, les légistes estiment que la façon dont la corde est arrangée autour de son cou et les traces laissées par le lien indiquent que l’homme a bien été pendu, et non étranglé. Il s’agit donc d’une exécution, vraisemblablement rituelle, pas d’un meurtre. D’autres éléments vont dans ce sens, dont le soin porté au corps, avant et après sa mort : aucun autre signe de violence, les yeux sont fermés, le corps allongé soigneusement. Par ailleurs, des analyses récentes ont révéles des signes de distension de la langue, qui accréditent la pendaison.

Comme le commun des mortels était à cette époque incinéré, l’homme de Tollund a donc de toute évidence été sacrifié par ses pairs, pour des raisons religieuses qui nous échappent, lors d’une cérémonie à laquelle tout le village assistait probablement.

L’artiste Niels Bach a dessiné ce moment de sympathique ferveur religieuse :

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Sur la base des connaissances actuelles, Christian Fischer, conservateur du Musée de Silkebor, dépeint ainsi les derniers instants de l’Homme de Tollund :

« Un jour d’hiver — ou peut-être était-ce tôt au printemps —, il y a approximativement 2300 ans, un homme s’assied pour manger un repas de gruau, ou une sorte de porridge cuisiné de graines et de céréales broyées avec une meule de pierre. L’homme est âgé d’environ 30 ans — il est en bonne santé, ou tout au moins son état ne trahit aucun signe de maladie apparente. Environ 12 heures après son repas, il est pendu — probablement en sacrifice aux dieux. Tout ceci s’accomplit sans l’usage de la force, car ses poignets et ses chevilles n’ont pas été ligotées. Son corps ne chute pas brutalement durant la pendaison, car ses vertèbres cervicales ne sont pas endommagées. Une fois morts, la corde de cuir qui a servi à le pendre est coupée et son corps est transporté à pieds dans la tourbière sur un chemin de planches. Il est déposé en position fœtale dans un trou dans la tourbe préalablement drainé. Sa face doit présenter les stigmates de la pendaison — les yeux exorbités, la bouche ouverte, la langue pendante. Mais on s’est assuré que son visage paraisse si paisible qu’on le croie endormi. (…) On ne sait pas à quel dieu il a été sacrifié. Mais le fait que les hommes des tourbières du Danemark se trouvent là où la tourbe était utilisée à l’âge de Fer laisse à penser que ces corps ont été sacrifiés aux dieux en remerciement pour la tourbe qui leur a été prélevée. »

Les restes de l’homme de Tollund se trouvent aujourd’hui au musée de Silkeborg dans le Jutland. Seule sa tête est d’origine. En 1950, on n’avait encore jamais tenté de conserver les hommes des tourbières. Au 19e siècle, on avait essayé de les fumer, comme des saumons, ce qui marchait pas mal mais les faisait rétrécir ! Les chercheurs résolurent de lui couper la tête (mais aussi un doigt et les pieds), qu’ils parvinrent à préserver magnifiquement, et sacrifièrent (encore !) le reste du corps, qui se dégrada inéluctablement.


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Sources :

L’illustration de © Niels Bach et les photos proviennent du site consacré à l’Homme de Tollund (en anglais).

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