Morts intrigants n°1 — Un cas de guerre chimique il y a 1800 ans 2


partagez-moiShare on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+Share on Reddit

 

Pour inaugurer cette nouvelle série consacrée aux squelettes, momies et restes humains en tous genres posant question aux historiens et aux archéologues, nous accueillons ce sympathique premier candidat, en provenance du site de Doura-Europos, en Syrie, qui va nous révéler que l’emploi de l’arme chimique est une longue tradition dans l’histoire guerrière de l’humanité puisqu’elle remonte aux affrontements entre Perses sassanides et légionnaires Romains.

Squelette de soldat perse, Doura-Europos © Yale University

Squelette de soldat perse, Doura-Europos © Yale University

 

Ce squelette à la posture si particulière, qui paraît vouloir repousser l’étreinte de la mort, est un soldat perse. Il semble avoir essayé de retirer son armure qui l’encombrait, mais sans y parvenir complètement. Son épée et son casque sont près de son pied. Que lui est-il arrivé ?

Pour le comprendre, quelques éléments de contexte.

Nous sommes au sud de la Syrie, sur le site archéologique de Doura Europos près de de la frontière irakienne. Cette colonie militaire surplombant l’Euphrate a été fondée vers 300 av. J.-C par les Macédoniens, avant de tomber aux mains des Parthes (-116) pour devenir une véritable cité. Elle sera annexée par Rome au second siècle, qui y installa une importante garnison.

En l’an 256, Doura Europos compte environ 5000 habitants, mais elle est prise par les Sassanides (qui règnent sur l’Iran depuis 224) et toute sa population est déportée. Ce squelette fait partie des assaillants perses qui mirent fin à l’existence de cette cité.

Mais il n’a pas péri seul sur le champ de bataille… Car en 1933, lorsque l’archéologue français Robert du Mesnil du Buisson, excavant un des tunnels dans la zone des remparts, l’a découvert, il n’est pas tombé sur un mais sur 20 squelettes ! Notre assaillant perse, mais aussi 19 squelettes de légionnaires romains, entassés les uns sur les autres, à distance de l’agresseur, comme s’ils avaient cherché à rebrousser chemin pour s’enfuir, totalement paniqués. Dans les grandes lignes, on pouvait deviner ce qui s’était passé dans ce tunnel : experts en poliorcétique, les Sassanides avaient cherché à pénétrer la forteresse par des opérations de minage destinés à saper la muraille d’une des tours de défense, en partant d’une tombe distante de 40 m. Les Romains avaient répliqué par une contre-mine, et c’est au moment où contre-mine et mine s’étaient rejointes que la confrontation fatale de nos 19 légionnaires nez-à-nez avec notre perse avait eu lieu.

Mais comment un seul homme avait-t-il bien pu s’y prendre pour se débarrasser d’autant d’adversaires d’un coup, dans un boyau obscur de moins de 2 m de large et de haut et de 11 m de long, dans lequel la progression, et a fortiori le combat, devait être bien malaisé (du reste, les Romains ne portent aucune blessure) ?

En empoisonnant ses adversaires à l’arme chimique, pardi !

C’est du moins l’interprétation — fort plausible — de Simon James, un archéologue anglais de l’Université de Leicester, qui a rouvert le dossier façon cold case en 2009, et proposé une alternative à la seule idée valable jusque-là : ces soldats étaient morts dans l’effondrement de la mine.

En reprenant les résultats de fouilles initiaux, James a noté que les chercheurs français des années 1930 avaient été surpris par une odeur de brûlé en découvrant les corps. Il a également relevé la présence de cristaux d’hydrocarbures (du bitume) et de souffre sur les parois du tunnel. Un scénario s’est ainsi dégagé, qu’illustre ce croquis de l’archéologue (© S. James) :

Duraminegas1sm

Voici ce qui s’est vraisemblablement passé. Sachant la confrontation directe proche, les Perses auraient ouvert une brèche vers le tunnel romain, un peu en surplomb, et allumé un petit brasero destiné à produire de la fumée, agrémentant le feu de soufre et de bitume. Peut-être à l’aide d’un soufflet, ils auraient pu orienter cette fumée délétère vers les Romains. Confrontés aux gaz toxiques qui se transformaient en acide sulfurique au contact des poumons humides, ceux-ci cherchèrent à rebrousser chemin, mais se heurtèrent à leurs camarades qui arrivaient derrière, tout aussi paniqués, ce qui explique le méli-mélo des corps. Les Perses auraient alors tranquillement pu effondrer la contre-mine une fois tout le monde estourbi. Et seul l’un d’entre eux, notre squelette, probablement le préposé à l’allumage qui avait dû perdre à la courte-paille, y resta, intoxiqué par sa propre arme.

Selon Simon James, cette première attaque chimique de l’histoire fut terminée en un clin d’œil. Les romains furent inconscients en quelques secondes. En quelques minutes, ils étaient morts.


Cette histoire vous a plu ? Partagez-là. Vous avez des suggestions d’autres « morts intrigants », laissez-moi un commentaire !


Sources :

L’article (payant) de Simon James dans l’American Journal of Archaelogy Stratagems, Combat, and « Chemical Warfare » in the Siege Mines of Dura-Europos

Le communiqué de presse (en anglais) de l’Université de Leicester résumant l’interprétation de James.

Pour aller plus loin :

Cette article d’Historia nous rappelle que les armes chimiques sont utilisées depuis l’Antiquité

Mr Pourquoi passe en revue le fonctionnement de quelques armes chimique, le phosgène, le gaz moutarde, le dichlore.

partagez-moiShare on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+Share on Reddit

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

2 commentaires sur “Morts intrigants n°1 — Un cas de guerre chimique il y a 1800 ans

  • Xochipilli

    Superbe histoire! Dans le genre cold case de 4500 ans, je propose celui de Ötzi, retrouvé intact dans les Alpes italiennes et qu’on soupçonne d’avoir été assassiné, poursuivi par une bande de mystérieux assaillants. L’histoire est racontée sur Radiolab (évidemment 😉 )

    • laurentbrasier Auteur de l’article

      Merci Laurent. Je pense que ton lobbying pour radiolabl va finir par payer 🙂 Je note Otzi dans ma liste en tout cas, c’est une bonne idée.