Mais qui édite les Bogdanov ? 1


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Chaque année, on a le droit au Bogdanov nouveau. C’est comme le Beaujolais, ça a un arrière-goût de banane : on a beau être habitué, on guette la chose avec une petite grimace ; on ne s’y fait jamais vraiment.

Et cette année, que vois-je ? (ici, poussez un petit cri de surprise pour accentuer l’effet). Le Bogdanov nouveau est publié par Flammarion !

Quoi, Flammarion ? LE Flammarion ? Cette auguste maison, dont l’éditeur des livres de vulgarisation fait du très bon boulot, épluchant fiévreusement les listes des best-sellers du New York Times, scrutant méticuleusement les audiences des youtubeurs en vogue, allant même jusqu’à relancer la carrière hésitante d’un Pascal Picq qui s’était juré que, bon, l’histoire de l’Homme, tout ça, ça commence à bien faire, il n’y a plus que l’écologie qui m’intéresse… Je raille, mais vraiment, Flammarion, c’est du bon.

Mais là, les Bogdanov, quand même… Certes, l’édition, c’est comme l’épicerie, mais les Bogdanov, quand même… Certes, l’éditeur, pour avaler la pilule, peut se dire que ce livre-là n’est pas la énième resucée de LE livre des Bogdanov sur le big bang (c’est comme l’Amélie Nothomb nouveau, le Bogdanov nouveau, c’est toujours la même chose en général, sauf que chez Amélie, le menton est au-dessus, d’où le chapeau) mais un truc sur les technologies du futur, Le livre des merveilles technologiques, qui joue sur la fibre nostalgique, exploite la facette la plus reluisante du tandem, la télévisuelle d’antan (X), mais les Bogdanov, quand même…

Seulement voilà, les Bogdanov vendent. Beaucoup. Alors il y a forcément des éditeurs pour les publier. Et à vrai dire, je n’aurais pas dû être étonné que Flammarion puisse le faire, ils avaient déjà osé en 2009, avec Au commencement du temps. Je m’en suis rendu compte en allant fouiner un peu dans la carrière littéraire d’Igor et Grichka pour voir qui diable étaient leurs éditeurs.

Et c’est très instructif comme recherche.

Cela permet de se rendre compte que les Bogda se piquent depuis fort longtemps d’être écrivains, bien avant de se prétendre scientifiques[1]. Et que leur carrière est émaillée de noms tous plus clinquants les uns que les autres, de ceux qui comptent dans l’édition, des noms à consonance germanopratine qui disent bien mieux leurs succès d’édition que les airs généralement entendus : « oui, mais ce sont de bons vulgarisateurs. » Réglons là cette idée reçue : avec les Bogdanov, la vulgarisation, généralement, s’administre à grands coups de révélations par un petit matin blème, lorsqu’un génie solitaire et incompris (si possible slave) découvre un truc terrifiquement sensationnel qui va révolutionner absolument toute notre conception de l’univers jusqu’à la moindre parcelle de notre être (ie genre le grille-pain) ; et pour le SAV, voir Dieu. On a déjà vu mieux.

Pour en revenir à la carrière littéraire des jumeaux, il est important de noter qu’ils ont commencé avec deux « f » à leur patronyme et avec des essais sur la science-fiction (Clefs pour la science-fiction, Seghers, 1976 ; L’Effet science-fiction : à la recherche d’une définition, Robert Laffont, 1979) a priori fort louables. C’est du moins ce que souligne Jean-Noël Lafargue au sujet du second ouvrage dans un billet où l’on peut lire : « Ce n’est pas parce que leur travail universitaire est remis en cause par un rapport du CNRS qu’il faut jeter Igor et Grichka Bogdanoff avec l’eau du bain. Vieilles de 30 ans, leurs idées sur la SF restent pertinentes. », et ce que laisse entendre le fait que Roland Barthes himself a préfacé le premier. Oui, Roland Barthes et Bogdanov dans la même phrase, ça fait un peu drôle, mais, c’est ainsi. On lit dans diverses sources qu’Igor et grichka, suite à cette préface apparemment (il n’est pas évident d’y voir clair dans leur chronologie), ont participé au « petit séminaire » de Barthes jusqu’à sa mort. Lui-même est alors en pleine lumière médiatique (1977, Fragments d’un discours amoureux) ; il sera la première fée à pousser le berceau littéraire des jumeaux (on en a un aperçu assez affligeant et mièvre dans cet article pour Libération de Philippe Lançon).

À partir de 1979, la gloriole littéraire semble céder le pas aux sirènes de la télé. C’est l’ère Temps X, première d’une longue série de tentatives de squat du PAF réussies, inaugurées par une invitation dans le JT d’Yves Mourousi à la suite d’un forcing téléphonique éhonté des frangins. Sur le plan livresque, les Bogdanov font à cette époque dans la nouvelle et le roman. Il faudrait retrouver les chiffres de ventes, mais pas sûr que cela vole bien haut.

Et puis il y a le virage philosophique. Les Bogdanov deviennent penseurs. C’est Dieu et la science : vers le métaréalisme, un livre d’entretiens avec Jean Guitton publié en 1991 par Grasset. Pour le tandem, c’est la consécration, grâce à un déjà très âgé philosophe très catholique et légèrement pétainiste sur les bords, mais ACADÉMICIEN respecté, Jean Guitton ; pour l’éditeur, c’est le jackpot ; pour la science, c’est l’intrusion du religieux qui sera ensuite répétée à l’envi dans les ouvrages suivants. Seulement voilà, il y a cette affaire de plagiat : l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan les accuse d’avoir pioché dans son livre La Mélodie secrète, paru chez Fayard en 1988. Les Bogdanov sont également épinglés pour s’être prétendus docteurs (en astrophysique et physique théorique, et en sémiologie sous la direction de Barthes !) en 4e de couverture. On voit déjà posées les briques de tous leurs démêlés futurs avec le monde de la recherche et les médias sérieux.

Après ce succès un peu gâché, silence livresque. Il faut attendre 2004 pour que les jumeaux reviennent à l’édition, avec Avant le Big Bang : la création du monde, un essai qui trouve place chez Grasset. Cela coïncide avec la fin de leur traversée du désert télévisuelle (à partir de 1999, ils sont au purgatoire de 13e rue, en 2002, la très open France 2 leur ouvre grand les fesses les portes de la rédemption). Big bang : les Bogda ont trouvé leur thème de prédilection. Mais on parle science désormais, et plus uniquement science-fiction. Alors l’ouvrage s’enorgueillit d’une préface d’Arkadiusz Jadczyk. Arkadiusz Jadczyk. Que ceux qui ne connaissent pas Arkadiusz Jadczyk lèvent la main… Un, deux, trois, douze, trente-huit… bon OK, tout le monde : c’est un obscur physicien mathématicien théorique. La réédition au format de poche fera plus glamour avec un prologue de Luc Ferry en 2006 – Ferry, un autre nom qui compte dans la galaxie mondaine dans laquelle orbitent les Bogdanov, un ami intime (voir ce vieux billet et cet autre), accessoirement ancien ministre de l’Éducation, ce qui ne gâte rien, un ministre de l’Éducation qui ose ici qualifier le duo en ces termes : « les plus grands esprits de notre époque ». Quand on a lu ça, on peut mourir tranquille.

La carrière éditoriale des Bogdanov est à partir de là inarrêtable. Ils publient chez EPA (éditions du Chêne), Flammarion, La Martinière, mais réservent leur ultra best-seller à Grasset : Le Visage de Dieu (un livre de science, comme son nom l’indique, voyons). Suivent d’autres incartades (Le Courrier du livre, Albin Michel), entrecoupées de retours au foyer Grasset, chez leur éditeur et ami Jean-Paul Enthoven, autre influente figure de l’édition.

La suite, vous la connaissez. Si ça se trouve vous l’avez même achetée pour votre beau-frère…

Le plus embêtant, jalousies éditoriales mises à part, reste que la capacité des jumeaux à se pousser du menton pour occuper continuellement le terrain qui devrait être celui des chercheurs se trouve renforcée par leur succès littéraire ininterrompu. On invite plus facilement un gros vendeur de livres sympathique et un peu barge qu’un petit producteur besogneux d’articles scientifiques, que ce soit pour faire le clown à la télé (le service public est souvent montré du doigt pour le micro ouvert qu’il leur tend complaisamment) ou pour commenter l’actualité, quelle qu’elle soit : exemple, le 18 mars 2014, le journaliste Jérémie Pham-Lê ne trouvait rien de mieux pour expliquer au grand public la détection des ondes gravitationnelles que de publier sur le site de l’Express une interview de « l’écrivain et vulgarisateur » Grichka Bogdanov… Signalons que ledit Jérémie Pham-Lê est journaliste « police/justice, société », ce qui ne l’excuse pas, mais souligne à quel point les mauvaises herbes Bogdanov prospèrent facilement sur une terre en déshérence, celle de l’information scientifique, parent pauvre du journalisme.

Pourtant, tout a été dit et redit[2] sur leurs carences d’auteurs vulgarisateurs, mais rien n’y fait. Rajoutons-en une couche, par acquit de conscience. Les Bogdanov, c’est encore leur directeur de thèse à l’université de Bourgogne, Daniel Sternheimer, qui en parle le mieux : « Ils ont un style très spécial, mais le contenu de leurs travaux n’est pas nul. C’est un peu comme si quelqu’un écrivait un roman avec une dizaine de fautes d’orthographe par page : on trouve ça insupportable et on ne regarde pas si l’intrigue a un intérêt. »[3]

Qu’en pense le correcteur de chez Flammarion ?


[1] Pour ceux qui ont eu un grave traumatisme crânien récemment, rappelons que les Bogdanov ont difficultueusement soutenu deux thèses à l’université de Bourgogne, n’ayant, selon un rapport interne du CNRS « pas de valeur scientifique » et pour lesquelles « le travail d’évaluation a été très insuffisant ».

[2] Lire par exemple le très détaillé et implacable article de Suzy Collin-Zahn, Les frères Bogdanov : science ou fable ?, SPS n° 313, juillet 2015, qui règle son compte à leur 3 minutes pour comprendre la grande théorie du Big-Bang (Le Courrier du Livre, 2014).

[3] Cité dans un article de L’Express de 2002. Comme quoi, même L’Express, c’était mieux avant.

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