Les éléphants pleurent-ils leurs morts ?

 

HEADBANGING SCIENCE N°33

Eddy Mitchell, Le cimetière des éléphants

Vous l’aurez voulu : nous passons au hardcore absolu.

Eddy Mitchell, version crooner à paillettes, interprétant Le Cimetière des éléphants, figurant en deux versions s’il vous plaît (version New York et version Los Angeles) sur son 22e album sorti en 1982 et intitulé Le Cimetière des éléphants – ce qui nous fait un sacré paquet d’ivoire en un seul disque tout de même.

 

Trois raisons à ce choix extrême dans le headbanging science : 1/ mes tergiversations capillaires du moment, 2/ c’est la Toussaint, 3 / ces paroles éthologiquement suspectes :

Faut m’garder et m’emporter / J’prendrai pas trop d’place / Promis, craché, juré /

Quand j’serai vieux, j’te f’rai le plan / D’chercher le cim’tière des éléphants

L’expression cimetière des éléphants est ici employée de façon métaphorique pour évoquer la mise au rebut d’une personne jadis aimée et valorisée, mais qui ne vaut plus un clou. Mais elle évoque aussi une croyance populaire selon laquelle les éléphants d’Afrique se rendent d’eux-mêmes dans un endroit secret connu d’eux seuls pour mourir.

On rapporte généralement que c’est à l’explorateur écossais David Livingstone (1813-1873), parti cartographier l’intérieur du continent africain (et accessoirement porter la bonne parole évangélisatrice de l’Empire britannique), que l’on doit la dissémination de cette légende – je n’en ai toutefois pas trouvé la source exacte.

Livingstone estimait à son époque que 44 000 éléphants étaient tués chaque année afin de satisfaire la demande d’ivoire en Angleterre. Se basant sur des traditions africaines et intrigués par la relative rareté des restes d’éléphants, les chasseurs d’ivoire occidentaux auraient alimenté la légende du cimetière d’éléphants – tout en concourant joyeusement à en créer de bien réels (Livingstone lui-même joua de la gâchette tout son saoul). Le mythe a été repris, notamment au cinéma, dans le Roi Lion, et surtout dans le magnifique Tarzan et sa compagne (1934) : lorsque Tarzan refuse de guider le sinistre Arlington au cimetière des éléphants, celui-ci blesse un éléphant et le suit jusqu’à son lieu de repos éternel afin de faire main basse sur l’ivoire (évidemment, Tarzan va l’empêcher). La solution était si simple qu’on se demande pourquoi les véritables chasseurs n’y ont jamais songé…

Tarzan-and-His-Mate-13

 

Des scénarios plus détaillées ont également été proposés. L’âge venant, quand l’animal atteint 55 ou 60 ans, les molaires des éléphants, sont irrémédiablement limées, et il leur devient très difficile de continuer à se nourrir. Ils finissent par mourir de faim au bout de quelques mois, après avoir subsisté grâce à la verdure plus tendre des marais. Christian Zuber (1930 – 2005), documentariste animalier ayant marqué mon enfance avec l’émission Caméra au poing, a aussi proposé que l’eau boueuse puisse soulager les souffrances intolérables des vieux éléphants aux dents cariées. Autre explication plausible, en période de sécheresse, des troupes entières seraient amenées à s’aventurer dans de vastes étendues de vase pour atteindre les points d’eau amaigris. Clé explicative commune à tous ces scénarios, les éléphants finissent par être pris au piège et s’enliser définitivement. Les cimetières ne feraient que refléter ces concentrations naturelles d’animaux morts en un endroit propice à l’enfouissement rapide du cadavre.

Si les cimetières d’éléphants ressortent sans doute aucun de la légende, le comportement général des pachydermes face à la mort pose des questions plus légitimes. Divers témoignages rapportent des traits de comportement intrigants : les éléphants paraissent d’abord avoir du mal à se détacher des leurs lorsqu’ils décèdent, manifestant un trouble émotionnel important ; ensuite, ils semblent éprouver un intérêt marqué pour les ossements et l’ivoire des membres de leur espèce, voire des individus auxquels ils sont apparentés.

Bienvenue au cimetière des explorateurs
Bienvenue au cimetière des explorateurs

 

Pline mentionnait déjà que les éléphants s’attardent longtemps auprès de la dépouille d’un des leurs. Dans une lettre de 12 pages écrites au Premier Ministre Lord Palmerston en novembre 1861, David Livingstone, toujours lui, raconte comment durant l’exploration du Zambèze il fut amené à tuer un éléphant pour se nourrir. Il vit alors le reste du troupeau portant apparemment le deuil de l’individu trépassé : « Après que nous en eûmes tué un pour nous nourrir, le reste du troupeau se tint à un mile de nous durant deux jours. En temps normal, ils seraient restés à 30 ou 40 miles de distance. » De façon plus scientifique, Cynthia Moss, experte mondiale ès éléphants depuis plus de 40 ans (elle s’occupe des éléphants du parc national d’Amboseli, au Kenya) a rapporté plusieurs observations surprenantes d’éléphants s’affolant devant le cadavre d’un congénère. Des proches d’une femelle blessée ont ainsi tenté désespérément de la relever (jusqu’à se casser une défense dans la manœuvre) et essayé d’enfourner des brassées d’herbe dans sa bouche avant de recouvrir le corps de branchages une fois que toutes ces tentatives eurent échoué. Lors du passage quotidien d’une troupe d’éléphants, on vit aussi une femelle s’attarder chaque fois pour ausculter, pousser de la patte et faire rouler un crâne, celui de l’un de ses petits – peut-être parce qu’elle avait retrouvé l’odeur de son jeune puis mémorisé l’endroit ?

Cimetière des éléphants, Tarzan, Eddy Mitchell
Le somptueux décor peint pour Tarzan et sa compagne

Y a-t-il chez les éléphants réellement quelque chose de l’ordre du rituel funéraire, comme chez les humains ? Ou nage-t-on en pleine surinterprétation anthropomorphique de phénomènes finalement très répandus chez les animaux sociaux, s’expliquant uniquement par le choc post-traumatique de la perte d’un congénère, ce qui ne suppose nullement qu’ils aient une représentation quelconque de la mort ? Je tiens pour le second terme de l’alternative.

Une étude publiée en ligne dans Biology Letters en octobre 2005 (African elephants show high levels of interest in the skulls and ivory of their own species) permet de faire le point. Elle a été réalisée par Karen McComb, spécialiste du comportement et de la cognition (School of Life Sciences de l’Universite du Sussex à Brighton) et Cynthia Moss, précédemment citée, entre juillet 1998 et janvier 2000, sur les éléphants en liberté du parc Amboseli, au Kenya.

Les chercheurs déposaient en ligne devant eux trois objets, puis se retiraient à distance non intrusive pour filmer leurs réactions. Dans le premier test, les trois objets étaient un crâne d’éléphant, un morceau d’ivoire et un bout de bois ; 19 familles d’éléphants furent testées ; dans le second, des crânes d’éléphant, de rhinocéros et de buffle furent présentés à 17 familles d’éléphants ; le troisième test ne concernait que 3 familles d’éléphants présentant la particularité d’avoir perdu leur matriarche récemment (1 à 5 ans) et les objets étaient le crâne de la matriarche et ceux de deux autres familles.

Le comportement habituel des éléphants lorsqu’ils s’intéressent à des objets est de le sentir et de le toucher avec la trompe, puis, plus rarement, de poser le pied légèrement dessus pour le manipuler. Dans le premier test, les éléphants ont manifesté une préférence nette pour l’ivoire par rapport aux deux autres objets, et pour le crâne d’éléphant par rapport au bois. Dans le second, le crâne d’éléphant fut préféré aux crânes de rhinocéros et de buffle. Dans le troisième, l’intérêt pour le crâne de la matriarche de la famille fut égal à celui manifesté pour les membres étrangers.

Des éléphants soumis à un test
Des tests montrent que les éléphants manifestent un intérêt particulier pour l’ivoire


Pour les chercheuses, l’expérience montre que les éléphants témoignent bien un intérêt particulier pour les restes de leurs espèces, mais pas exclusif : ils s’intéressent aussi à d’autres choses (bois, autres espèces), mais de façon non préférentielle ; la taille des objets, leur complexité ou leur rareté ne peut être invoquée : il y a donc bien un élément de reconnaissance (olfactif ? tactile ?), qui reste à expliquer. Elle révèle aussi que c’est l’ivoire, plus que les os, qui les attire particulièrement (c’est l’objet qu’ils manipulent le plus avec le pied) ; les chercheuses supposent que cet intérêt particulier peut provenir du rôle joué par les défenses dans les interactions sociales du vivant de l’individu. Enfin, elle laisse entendre que le degré de proximité avec le défunt ne compte pas.

Ces éléments permettent de comprendre pourquoi autant d’observations d’éléphants interagissant avec des crânes et des défenses de leurs proches sont rapportées. Dans le périmètre dans lequel ils évoluent, les éléphants ont de fortes chances d’être en contact avec ces restes, et parmi ceux-ci, logiquement, avec des restes de membres de leur famille. Il n’y a donc pas de « deuil » ou de rituels spécifiques liés à la perte d’un proche, mais une curiosité particulière, principalement pour l’ivoire, qui reste à expliquer.

Pour ce qui est des interactions sociales liées aux défenses, j’ai déniché cet étrange comportement recensé chez l’éléphant d’Asie, baptisé « Enfonce ses défenses » :

La description de « Enfonce ses défenses » est la suivante :

L’initiateur, avec la trompe plus ou moins relevée, avance brusquement et vient percuter le corps du congénère, à l’aide de sa mâchoire supérieure. Cette unité est caractérisée par un mouvement horizontal ou vertical appuyé des incisives (défenses ou rudiments de défenses) sur le corps du partenaire.

Cette unité est aussi prélevée quand, après avoir posé sa bouche sur le corps du partenaire, l’acteur l’ouvre et enfonce ses incisives dans le corps de ce dernier. Au Sri Lanka, les éléphants femelles comme les mâles ne sont bien souvent porteurs que de défenses rudimentaires. Toutefois même ces rudiments de défenses peuvent être enfoncés dans le corps du partenaire.

Enfonce-ses-défenses

??? Je ne sais pas si j’ai bien tout compris et comment et vous interprétez ça, vous, mais moi cela me ramène à ce que susurre suavement Eddy Mitchell :

C’est pas perdu puisque tu m’aimes / Un peu moins fort, un peu quand même / J’suis ta solution sans problème

Gadget évident / Mais toi maintenant / Tu veux plus en jouer


 

 

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