Le yoppo (Redmond O’Hanlon, Help!)


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LECTURES

Redmond O’Hanlon, Help!

Aujourd’hui, la drogue.

La diffusion récente du chef-d’œuvre de John Boorman, La Forêt d’émeraude (The Emerald Forest, 1985 – LE film d’aventures) m’a remis en mémoire une annonce faite il y a longtemps : vous entretenir de Redmond O’Hanlon.

La Forêt d’émeraude décrit comment Tommy, sept ans, fils d’un ingénieur américain venu construire un barrage hydraulique dans la forêt amazonienne, est enlevé par une tribu d’Indiens parmi lesquels il va grandir, adoptant leur culture. Dont une pratique nasalement périlleuse : le yoppo.

Ou yopo, yopa, yupa, cojoba, et d’autres noms encore. Soit un arbre d’Amérique du Sud (Anadenanthera peregrina) dont les graines sont utilisées par les Indiens pour confectionner des poudres hallucinogènes enthéogènes (induisant un état modifié de conscience) qu’ils s’envoient gaiement dans les narines au moyen de sortes de longues pipes. Le yoppo est connu depuis les premières explorations de l’Amazone, mais on doit la première description de son utilisation à Alexander von Humboldt.

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En faisant un petit tour de la toile, on se rend compte qu’on peut se procurer des graines de yoppo sans problème et qu’il existe même des forums où certains, confondant défonce et chamanisme, se demandent si après avoir essayé trois graines, ils ne vont pas tenter cinq, huit, dix, et pourquoi pas, se planter l’arbre entier dans les fosses nasales.

Bref. Il serait possible de rappeler que chaque année, pour toutes sortes de drogues, quelques occidentaux succombent de mauvais dosages de chamans à la ramasse pour touristes en mal de sensations, trouvant ainsi de façon radicale leur animal totem : la buse. Mais il est sans doute plus utile de proposer un peu de lecture.

 

Le yoppo : expérience pratique

Celle du parfaitement génial Redmond O’Hanlon, auteur britannique inclassable, dont le récit romancé des expéditions véritables en différents endroits du globe tient du mélange détonnant entre les écrits des naturalistes voyageurs du XIXe siècle, ses idoles, un Indiana Jones gaffeur, Tintin au Congo, et l’expression paroxystique de ce moment unique où, pour une raison ou pour une autre (mais il s’agit souvent de la troisième pinte), on se met soudainement à parler très fort.

Dans Help ! Ma croisière en Amazonie, Redmond O’Hanlon relate les épreuves burlesques de sa visite aux cruels Yanomami d’Amazonie : dysenterie, amibes et choléra, jaguars, anacondas ainsi que le terrible poisson cure-dent, ragoût de singe et tiques de tapir. Et bien sûr, le yoppo :

« – Mais non, c’est inoffensif, affirmai-je en ricanant nerveusement.

Comment le sais-tu ? demanda Juan.

– Je l’ai lu, dis-je, regrettant déjà ma spontanéité.

– il l’a lu ! fit Juan, révolté par tant d’inconséquence.

Non, mais écoutez-le ! Il l’a lu !

– Prends l’appareil-photo, lui dis-je.

– Je te photographierai au moment où tu vomiras, me déclara-t-il. Tu vas dégueuler tripes et boyaux. »

Jarivanau et les deux jeunes gens me souriaient.

– Kadouré ! fit celui qui avait la cicatrice, en se cognant du poing la poitrine.

– Ouakamané ! » dit l’autre.

Je leur serrai la main.

« Reymono », annonçai-je, pour ne pas être en reste.

 

Le chef Jarivanau administre alors le yoppo au premier nommé :

Jarivanau renversa la fiole et fit couler dans le creux de sa grosse pogne une bonne quantité de poudre. Puis il déversa la pipée dans le chalumeau, qu’il tenait de son autre main par son extrémité ouverte. Après quoi il donna de petits coups secs sur la tige de bois creuse pour répartir régulièrement la poudre à l’intérieur. Kadouré se saisit alors de l’autre bout du chalumeau, introduisit le petit bec dans sa narine gauche et ferma les yeux. Jarivanau prit une énorme inspiration qui lui dilata la cage thoracique et souffla de toutes ses forces, de façon prolongée, dans le tuyau. I)e l’embout fusa en chuintant un nuage de poussière brune qui explosa dans le nez de Kadouré, mais aussi gicla tout autour de l’orifice et lui voila le visage, tant le souffle de Jarivanau était puissant. Kadouré lâcha le chalumeau, appliqua ses eux mains contre sa nuque et s’assit, haletant, fixant le sol. Un jet de morve bistré lui dégoulina jusque dans la bouche. Jarivanau rechargea sa clifoire à yoppo et attendit. Un long filet de salive s’écoulait sur le torse de Kadouré, qui se courba en avant, cogna par saccades le sol de ses deux poings et se rentra l’embout dans l’autre narine. Jarivanau souffla. Kadouré porta de nouveau les mains à sa nuque, le visage convulsé. « Ouaaah! » éructa-t-il. Puis il se remit debout, s’agrippa des deux mains à un montant de la charpente et se mit à vomir abominablement.

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Jarivanau entreprend ensuite Ouakamané, avec des effets similaires, avant de se tourner vers le téméraire Redmond :

Pris de cette panique qui vous ratatine d’un coup les génitoires, je compris tout à coup que c’était maintenant à moi d’y passer.

Jarivanau me souffla la poudre dans la narine gauche. Il me sembla tout aussitôt qu’on me martelait l’arête du nez avec une badine. J’appliquai les mains contre ma nuque pour empêcher ma tête de faire dissidence. Quelqu’un m’enfonçait dans la gorge un bâton incandescent. De la braise m’envahissait les poumons. Il n’y avait pas d’eau. Nulle part. Jarivanau me présenta son chalumeau, qu’il venait de recharger. Braoum ! Mon appareil oto-rhino-laryngo-pharyngé fut brutalement sidéré. Je m’assis, incapable de respirer, me sembla-t-il. Je me cramponnais l’occiput à pleines mains, la tête enfouie entre les genoux. Et soudain je me sentis lamper de l’oxygène à travers le grumeau de mucosités éjaculées par mes sinus, aspirer goulûment l’air tandis qu’une débâcle de morve et de glaires maculées de yoppo, et dont je n’avais jamais soupçonné l’existence, dégorgeait de mes narines comme d’une gargouille pour m’inonder le menton et le poitrail.

La douleur se dissipa. Je pris conscience d’être toujours en vie. Ouf, ça y était ! Je respirais à pleins poumons. Je ne me souvenais pas d’avoir jamais eu les voies aériennes si merveilleusement dégagées. (Pardi, après un ramonage pareil !) Je levai la tête. Kadouré et Ouakamané, qui à ma grande surprise étaient venus s’accroupir à mes côtés, me donnèrent chacun une tape sur l’épaule. Les Yanomami me semblaient maintenant les êtres les plus accueillants, les plus pacifiques de la terre. Je me sentais parfaitement aguerri, invulnérable. Ce n’était certes pas un pauvre petit coup de gourdin sur la tête qui allait me faire bobo. Pfff ! La belle affaire! La hutte s’était agrandie. Il y avait bien davantage de place qu’il n’en fallait pour tout le monde. J’allais pouvoir rester là, béatement assis sur la terre battue, jusqu’à la fin des temps. Autant que je pouvais en juger, j’avais maintenant des yeux de lynx. Ma vue aurait certainement porté à de grandes distances. La preuve. c’est que je distinguais avec une extraordinaire clarté les objets qui m’entouraient. Tiens, les œuvres d’art posées dans l’angle du toit et du sol, là, par exemple… car c’étaient manifestement des œuvres d’art… J’en percevais tous les détails. Je voyais très bien qu’il s’agissait d’un grand arc, tout noir, et de deux flèches de roseau, avec des pointes rapportées, taillées dans un bois différent, maculées de curare, et des empennes découpées dans des rémiges de hocco noir… Tout me semblait rassurant, familier: les hamacs ragués, faits de lianes refendues teintes en rouge… le bord ébréché d’une écuelle… le bois usé, poli à la longue par le frottement des mains, tout autour des piliers du milieu, au tiers de la hauteur… Pour peu qu’on se fît administrer la bonne dose de yoppo, en un rien de temps on devait se sentir de plain-pied avec les Yanomami.

L’intégrale de Redmond O’Hanlon est à faire tourner sans modération.


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