le Diable par la queue… des dinosaures 4


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HEADBANGING SCIENCE N°32

Alice in Chains, The Devil Put Dinosaurs Here

Il y a déjà quelque chose de diabolique dans ce headbanging science : voilà peut-être bien le premier groupe de l’histoire dont je ne regrette finalement pas la mort du premier chanteur. Alice in Chains, formé à Seattle en 1987, pourrait bien, en effet, s’être définitivement relevé de la perte de Layne Staley en 2002. Les dinosaures du grunge reviennent en effet grâce avec un cinquième album studio, The Devil Put Dinosaurs Here, dont je ne dirai qu’un mot : sublime.

Le titre éponyme n’est hélas pas d’un abord facile facile pour qui ne goûte pas les harmonies poisseuses tissées par le groupe, mais a la chance de bénéficier d’un clip vraiment chouette. Un conseil, si vous avez peur des clowns, ne dépassez pas 4 :00 :

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The Devil Put Dinosaurs Here se veut une critique de l’intolérance de certains groupes de pensée religieux traditionalistes. Il met en scène des enfants, qui constituent, on le sait, la cible préférentielle des différentes croisades créationnistes orchestrées (principalement aux États-Unis, mais pas seulement) depuis un siècle (vous ne manquerez pas ensuite d’aller voir cette bonne série consacrée au procès Scopes). Ces enfants sont paisiblement gavés d’un programme « éducatif » dispensé par un duo d’animateurs bizarroïdes qui leur enseigne que les dinosaures sont en réalité une invention de Satan.

Les deux compères pètent ensuite un peu les câbles, suscitant l’effroi de leur jeune public captif – un peu comme si C’est pas sorcier avait été réalisé par Rob Zombie avec un corbillard en guise de bus.

Tout cela, assorti aux vocalises lancinantes du refrain…

I am wise and you don’t know / A cloud is my home

Only some get in / Got a ‘maginary friend

The devil put dinosaurs here / Jesus don’t like a queer

The devil put dinosaurs here / No problem with faith just fear

… donne un résultat brillamment flippant. Mais peut-être moins, ainsi que nous allons le voir, que ce que certains créationnistes ont en tête.

 

Dinosaures et Bible

D’où sort cette idée que le Diable aurait pu mettre des fossiles de dinosaures dans la roche pour tromper les humains ? À vrai dire, on n’en sait trop rien. Je ne suis pas arrivé à en retracer l’origine, mais elle pose en tout cas une question intéressante : comment les créationnistes arrivent-ils à se dépatouiller avec l’existence des dinosaures ?

Mon idée de départ était de m’intéresser à la réaction de l’Église à l’époque des premières découvertes de grands reptiles disparus. Il devait bien y avoir quelque trace d’un émoi, d’une offuscation, d’une ruade dans le bénitier. À ma grande surprise rien de tout cela. C’est que, ainsi qu’on le comprend à la lecture de l’excellentissime T.rex superstar, de Jean Le Loeuff, que l’on peut de toute urgence se procurer ici), les premières découvertes de dinosaures pouvaient toujours être rattachées à la Bible, d’une façon ou d’une autre.

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Ainsi, au XVIIe siècle, le tout premier os de dinosaure décrit scientifiquement (appartenant à Megalosaurus) fut-il décrit par Robert Plot (1640-1696), premier conservateur de l’Ahsmolean Museum d’Oxford, qui y reconnut fort justement un morceau de fémur et suggéra qu’il pouvait avoir appartenu à un éléphant datant de l’occupation romaine ou, c’était bibliquement plus correct, à un des Géants de la Bible. La référence aux géants (qui pouvaient aussi être profanes, comme Gargantua), était alors d’autant plus courante que Saint-Augustin lui-même avait observé une dent de géant en Tunisie, observation consignée dans le quinzième livre de La Cité de Dieu, écrit en 413 :

J’ai vu moi-même sur le rivage d’Utique, et plusieurs ont vu avec moi, la dent mâchelière d’un homme si grosse qu’on en eût pu faire cent des nôtres : elle avait appartenu, je crois, à quelque géant ; car les hommes d’alors étaient généralement plus grands que nous, mais moins grands que les géants.

Même à la fin du XIXe siècle, à l’époque de la grande ruée vers l’os, lorsque les découvertes et les squelettes ont commencé à s’amonceler, il ne semble pas que les Églises aient conçu trop de griefs à l’encontre des dinosaures, probablement parce qu’elles avaient suffisamment de grain à moudre avec la délicate perspective des origines simiennes de l’homme – mais c’est là un point qui mériterait une recherche plus approfondie.

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C’est donc plutôt vers les mouvements créationnistes récents qu’il faut se tourner pour trouver un antidinosaurisme primaire d’essence religieuse. Et plus particulièrement vers le créationnisme Jeune-Terre, qui considère que les textes religieux, dont la Genèse, donnent une description littéralement et scientifiquement exacte de l’origine de l’Univers. Pour ces lecteurs qui prennent un peu trop à cœur le concept de suspension de l’incrédulité, la Terre a donc été créée il y a environ 6 000 ans et les fossiles sont des objets créés tels quels par Dieu (qui a parfois besoin de se faire la main sur un brouillon) ou par le Diable (qui ne fait rien qu’à copier).

Malheureusement, la Bible ne recèle évidemment aucune mention de dinosaures (rappelons que le taxon Dinosauria a été forgé par le paléontologue anglais Richard Owen en 1842 – c’est un peu plus tardif). S’ensuivent donc des exégèses hilarantes au sein même des rangs des fidèles, afin de débusquer malgré tout du dinosaure entre les lignes.

Le livre de Job tient la corde dans les interprétations les plus répandues, en particulier ces passages :

Regarde donc: voici l’hippopotame.

Je l’ai créé tout aussi bien que toi.

Comme le bœuf, il se nourrit de l’herbe.

Vois quelle force réside dans sa croupe !

Quelle vigueur dans ses muscles des flancs !

Il plie sa queue, solide comme un cèdre.

Et les tendons sont tressés dans ses cuisses.

Ses os ressemblent à des barreaux de bronze,

son ossature à des tasseaux de fer.

Le texte hébreu ne parle pas d’hippopotame, mais de béhémoth, le streumon par excellence. Si certains créationnistes préfèrent y voir des dinosaures plutôt que l’hippopotame, c’est généralement à cause de « sa queue, solide comme un cèdre », on ne sait pas trop pourquoi, car d’autres traits – la description du squelette, ou plus loin, les mœurs herbivores – évoquent indubitablement mieux les sauropodes.

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Malheureusement pour les créationnistes, Job nous dit ensuite que ce béhémoth est « le chef-d’œuvre de Dieu, son créateur », ce qui pose un souci de taille : pourquoi donc, ledit créateur aurait-il choisi d’exterminer son chef d’œuvre à coup de météorite (et pourquoi à Chicxulub, qui ne figure pas non plus dans la Bible), sinon pour donner un peu de travail à quelques paléontologues désœuvrés faute de financement public ?

Encore un peu plus avant dans le même texte, on trouve un monstre marin qui fait aussi, selon les créationnistes, un bon candidat pour désigner les dinosaures, le crocodile. La description de Job n’a pourtant rien pour favoriser ce parallèle, mais le terme hébreu original, Léviathan, a aussi une valeur métaphorique qui désigne l’ennemi de Dieu et le paganisme, ce qui donne là une bonne raison de procéder à l’écrabouillage ci-dessus évoqué.

Ce petit jeu du Où est Charlie appliqué à la Bible est sans fin, et l’une des autres grandes questions qui se pose est : mais quel jour, Dieu a-t-il bien pu créer les dinosaures ?

 

Dinosaures et complot évolutionniste

Mais pourquoi s’intéresser spécifiquement aux dinosaures et pas à un bête arthropode ou à un poisson ? Il y a deux catégories de réponse. La première tient à la volonté – historique – d’en découdre avec la théorie de l’évolution. Or sur ce plan, les dinosaures constituent une menace qui a fortement été renouvelée par la découverte des dinosaures à plumes, venue étayer l’idée de l’origine dinosaurienne des oiseaux. Comme preuve en marche (et en vol) du fait évolutif, on ne fait pas mieux que les dinosaures à plumes, et c’est bien ce qui démange désagréablement le créationnisme (pour ne rien arranger, les oiseaux ont été créés le cinquième jour, les animaux terrestres le sixième, il y a donc de quoi les faire bugger totalement).

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La seconde catégorie de réponse tient au potentiel commercial évident des dinosaures, particulièrement auprès du jeune public. Le Creation Museum de Petersburg (Kentucky), émanation du mouvement fondamentaliste chrétien Answers in Genesis, l’a bien compris : il faut des dinosaures pour faire venir la foule. Ken Ham, le cinglé Président du bastringue a trouvé l’astuce : les dinosaures vivaient avec Adam et Eve dans le jardin d’Eden, ce qui permet donc de montrer des dinosaures (pas à plumes, faut pas pousser). Dans les livres pour enfants qu’il commet par ailleurs, ledit Ham se fend d’illustrations censées représenter cette harmonieuse cohabitation telles que celle-ci :

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En dehors de l’attentat graphique que constitue cette œuvre, on pourra s’amuser de Deinonychus, le dinosaure ayant inspiré les raptors de Spielberg : apparemment, ses redoutables griffes lui servaient juste à attraper des fruits – ce qui est parfaitement injuste en regard de l’interdiction concomitante faite à Adam et Eve de laisser libre cours à leur envie de fructose.

 

Comme il y a une justice dans l’histoire, la santé économique de ce parc d’attractions pour créationnistes n’est pas bonne du tout. Malheureusement, ces derniers ont une imagination sans limites, et j’ai eu la surprise de découvrir l’existence d’une nouvelle émanation de leur génie créatif : le négationnisme dinosaurien (pas un truc un peu borgne qui affirmerait qu’ils ne sont qu’un détail de l’histoire, non, la totale : ils n’ont même pas existé).

Cette nouvelle chapelle est l’œuvre d’un complotiste canadien, David P. Wozney, sévissant habituellement sur internet pour alimenter le hoax du bidonnage d’Apollo (évoqué en ces lieux). Quand la théorie du complot s’en mêle, il faut bien admettre que ça en jette : Wozney, dans une longue élucubration intitulée Dinosaurs: Science Or Science Fiction  (les points d’interrogation sont optionnels chez les créationnistes), estime que tout un faisceau de présomptions délirantes laisse à penser que les paléontologues pourraient bien avoir monté toute cette histoire de dinosaures de toutes pièces, en fabriquant eux-mêmes tous les fossiles qu’ils donnent à voir aux naïfs que nous sommes, à seule fin de se faire un max de pognon ! L’étalage d’ignorance et de stupidité est véritablement titanesque, mais j’encourage tout de même les paléontologues à aller y jeter un œil – ou à lire l’analyse qu’en a courageusement faite Donald Prothero. Pour donner un simple exemple de la teneur des propos, l’auteur s’étonne qu’il faille autant de temps pour préparer les fossiles – ce doit être qu’ils sont fabriqués secrètement quelque part… Il trouve aussi étrange que ce soit toujours des personnes qui ont intérêt dans l’histoire (des chercheurs) qui trouvent des fossiles, comme par hasard dans des régions éloignées (mais comment font-ils ?), et tous au même endroit (comme si les dinosaures étaient tous assez stupides pour tous mourir en même temps recouverts par des sédiments)… Bref, rire à tous les étages.

On en revient finalement à notre point de départ. Les dinosaures sont trop extraordinaires pour être honnêtes, cela cache forcément quelque chose. Et si ce n’est pas le diable, ce doit être le complot évolutionniste mondial. Alice in Chains, en intitulant son album Devil Put Dinosaurs Here, a remarquablement senti les choses. Et procédé, également, à un petit tour de stéganographie sur l’artwork de sa pochette. Un petit coup de Photoshop permet en effet de mettre en lumière une deuxième silhouette de crâne de Triceratops qui, combinée à la première, révèle une troisième figure, celle du diable.

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Il est bien connu que le diable réside dans les détails.

 


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