La tête dans le moteur: amphétamines, whisky et toiles d’araignée 1


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HEADBANGING SCIENCE N°42

Motörhead, Motörhead

Dites-moi, ça tombe dru chez les chanteurs à texte en ce moment ! David Bowie (qui avait fait l’objet d’un headbanging science consacré à la vie sur Mars) ; Michel Delpech (qui avait l’objet d’un… ah ben non) ; et il y a quelques temps à peine, Lemmy ! Lemmy, ou Ian Fraser Kilmister pour l’était-civil, né le 24 décembre 1945 et mort le 28 décembre 2015, donc, était le bassiste, chanteur et parolier de Motörhead. Une véritable icône à qui je n’avais pas encore consacré de headbanging science. Réparons l’oubli.

Et pour cela, plongeons les mains dans le cambouis, ou plutôt la tête dans le moteur, avec le titre Motörhead, sur l’album Motörhead, première sortie du groupe… Motörhead (c’est bien, il y en a qui suivent), paru en septembre 1977, et à ne pas confondre avec Motorhead, de… Hawkwind (ah ça se complique, hein !), précédent groupe de Lemmy, pour qui il avait écrit certains titres, dont celui-ci (le dernier). Ouf.
On fait tourner le moteur avec ce gentil live non localisé de 1981, avec le line-up historique Kilmister — Clarke — Taylor (lui-même mort sans bruit quelques semaines avant Lemmy) :

 

Motörhead et la science, dit comme ça, ce n’est pas tout de suite évident. Suite au décès de Lemmy, un fan du nom de John Wright, a bien tenté de lancer une pétition pour que pour que l’un des quatre derniers éléments chimiques du tableau de Mendeleïev — des « métaux lourds » — prenne le nom de « Lemmium ». Le problème, c’est que Lemmy s’est défendu toute sa carrière de faire du « métal lourd », justement, revendiquant jusqu’au bout son amour pour le rock en général et les Beatles en particulier. Par ailleurs, l’Union internationale de chimie pure et appliquée (UICPA) qui doit statuer sur les noms de ces nouveaux éléments est censée les nommer d’après toutes sortes de choses (mythologie, minerai, lieu, scientifique) dont ne font pas partie les bassistes avec des verrues sur les joues.

On pourrait tenter d’influence leur jugement en arguant que Lemmy et la chimie, c’était quand même une affaire qui marchait, du moins avec certaines substances. Voire une véritable expérience scientifique ambulante…
Pour s’en persuader, revenons au nom du groupe et du morceau, Motörhead. Une « tête de moteur » désigne en argot un type qui carbure au speed. Non, pas le « speed metal » (encore que Motörhead soit considéré comme un pionnier du genre, en particulier le morceau Ace of Spades, comme quoi tout se tient) mais les amphétamines, le grand amour de Lemmy (avec le whisky, les objets de la Seconde Guerre mondiale, les boobs, le jeu et John Lennon — oui, on pourrait parler de polydépendance).

Les paroles de Motörhead ne font que décrire un long trip aux amphets, avec un chanteur au top au round 1 :

Don’t know how long I’ve been awake,
Wound up in an amazing state,

Un peu down au round 2:

Brain dead, total amnesia,
Get some mental anesthesia,

Mais qui redémarre de plus belle après avoir recharge les accus :

Fourth day, five day marathon,
We’re moving like a parallelogram,

On ne sait pas trop à quoi ça ressemble de se déplacer comme un parallélogramme (enfin vous peut-être, mais moi pas), mais Lemmy décrit dans Motörhead assez fidèlement les effets recherchés par les consommateurs d’amphets, ainsi recensés par drogues-info-services.fr :

Les amphétamines sont utilisées pour leur effet stimulant :

  • diminution de la sensation de fatigue et prolongation de l’éveil,
  • euphorie, exaltation, accroissement de l’activité intellectuelle,
  • accroissement et prolongation de l’endurance physique,
  • augmentation de la confiance en soi.

Elles ont aussi beaucoup utilisées pour leur effet coupe-faim.

(Au sujet du dernier effet, rappelons que Lemmy avait des goûts culinaires déplorables, détaillés dans cet hilarant article du Guardian)

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Les amphétamines chères à ce fin gourmet forment en réalité toute une famille de substances stimulantes dérivées de l’amphétamine proprement dite (pour les apprentis chimiste : c’est une phénéthylamine à laquelle a été rajouté un groupement méthyle en position alpha, ce qui nous donne Alpha-Méthyl-PHÉThylAMINE, bingo ! vous avez toutes les lettres pour composer le mot amphétamine ; pour les non chimistes, demandez du speed, ce sera plus simple). La phénéthylamine (ou phényléthylamine, on trouve les deux graphies, et si vous y comprenez quelques chose, écrivez-moi) est un alcaloïde (i.e. une molécule à base azotée) qui, secrétée naturellement par notre corps, joue un rôle de neurotransmetteur. L’activité physique et le fait d’être amoureux favorisent sa production. En cas de carence, en revanche, c’est la fatigue, la dépression, voire la léthargie. En modifiant artificiellement plus ou moins la molécule, on obtient des effets ou des combinaisons d’effets différents : psychostimulant, hallucinogène ou anorexigène.

Lemmy n’a pas été le premier à tester ces réglages, mais ses prédecesseurs, n’étant pas des musiciens sur la route, ne recherchèrent pas forcément les mêmes effets. La première synthèse d’amphétamine fut en effet été réalisée dès 1887. Durant la Première Guerre mondiale, un chimiste allemand voulut d’abord l’utiliser comme sérum de vérité. Puis ses vertus bronchodilatatrices furent exploitées à l’échelle industrielle — notamment sous le nom commercial de Benzédrine, un inhalateur qu’on recommandait aussi bien pour les pilotes de chasse que pour les enfants.

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Lors de la Seconde Guerre mondiale, l’ensemble des belligérants cherchèrent à améliorer les performances et l’endurance de leurs soldats à l’aide des amphétamines. Les Allemands mirent même au point une « super-drogue » à base de cocaïne, d’amphétamine et de morphine, connue sous le nom de code « D-IX ». Testée sur les prisonniers du camp de Sachsenhausen, elle permettait aux cobayes qui ne devaient pourtant pas être en bon état d’effectuer des marches de 80 km avec 20 kg sur le dos. Elle en tuait aussi un bon paquet d’épuisement. La fin du conflit empêcha de toute façon les nazis de distribuer la pilule miracle à l’ensemble de leurs troupes, comme ils en avaient l’intention.

Après-Guerre, les civils se réapproprièrent ses vertus. Kerouac, qui la découvrit en 1945, fut un consommateur frénétique de benzédrine, une sorte de Lemmy littéraire. Il en perdit un temps presque tous ses cheveux et fut affligé de thrombophlébite. Accessoirement, la benzédrine lui permit aussi de pondre son Sur la route en à peine trois semaine. Un rythme de travail effréné — ou plutôt de dactylo, persiflait Truman Capote — qui dit bien l’apport de la drogue pour qui cherche à repousser ses limites.

Délaissant un temps les astres, les chercheurs de la Nasa se sont intéressés aux effets de diverses drogues, dont les amphétamines, sur des cobayes assez particuliers : des araignées. L’idée peut paraître saugrenue (hey, ça donne quoi une araignée stoned ?) mais l’expérience ne manque pas d’une certaine élégance : quoi de plus parlant, en effet, que la forme que peut prendre une toile d’araignée sous l’emprise de divers drogues ?

En temps normal, c’est-à-dire lorsque l’araignée de maison lambda peut tranquillement tisser sa toile sans qu’on vienne l’emmerder, une toile ressemble à ça :

normal

 

Un peu de marijuana et on sent tout de suite que l’araignée, pleine de bonne volonté, a perdu sa concentration en cours de route et fini par lâcher l’affaire pour aller s’affaler quelque part, dans l’équivalent d’un canapé pour araignée:

marijuana

 

Avec de l’hydrate de chloral, qui entre dans la composition des somnifères, c’est relâche totale : la toile est finie avant même d’avoir commencé :

chloralhydrat

 

Les araignées sous Benzédrine, elles, tricotent avec enthousiasme, à la Kerouac, mais apparemment sans trop calculer ; il en résulte un machin avec des grands trous façon Thérèse :

benzedrine

 

Mais ce n’est rien par rapport aux araignées droguées à une drogue que nous affectionnons tous, la caféine. Là, les araignées font vraiment n’importe quoi, comme si elles n’avaient pas leurs huit yeux en face de leurs huit trous, ça ne ressemble à rien, et c’est peut-être à méditer :

caffine

 

Cette parenthèse arachnéenne refermée, revenons à notre Après-Guerre amphétaminé. La toxicomanie légale aux amphétamines ravagea bon nombre de pays, à un point qu’on a du mal à imaginer aujourd’hui. Deux millions d’accros à la méthédrine au Japon dans les années 1950 ; des prescriptions à tour de bras dans la Suède des années 1960 ; pas moins de 31 médicaments à base d’amphétamine fabriqués par 15 firmes pharmaceutiques aux États-Unis à l’orée des années 1970… Ce fut le moment de la prise de conscience de l’ampleur du phénomène et de la mise hors la loi des amphétamines. Il faut se rendre à l’évidence : les autorités sanitaires du monde libre avaient sans doute senti Lemmy et ses excès débarquer…

Après une période LSD (sous l’ère Hawkwind et auparavant lorsqu’il était roadie de Hendrix), Lemmy a en effet passé l’essentiel de sa carrière à s’envoyer du speed en quantités inhumaines, au point que son incompréhensible survie avait finir par devenir un sujet de questionnement récurrent de la part des fans et des journalistes et un cas d’école pour la médecine. Ainsi que le souligne Alexis Bernier dans un papier récent de Libération, le monolithe n’était toutefois pas indestructible. Les années 2000 l’avaient accablé d’une série de pépins physiques, avec, cerise sur la gâteau, la pose d’un défibrillateur, assortis d’annulation de concerts (et il faut bien reconnaître que, sur scène, ce n’était plus vraiment ça depuis un moment). Il avait d’ailleurs consenti, effort suprême, à troquer le whisky pour la vodka (essayez de la faire à votre médecin celle-là, ça va le faire rire)… Même avant ces petites baisses de régime, Lemmy ne s’est jamais abaissé à faire la publicité de son mode de vie extrême. Les amphets, c’était son truc (et les amphets seulement, il haïssait l’héroïne), pas un exemple à suivre. Cette intelligence et cette lucidité méritent d’être relevées.

L’inexplicable tenue de route de bolides psychotropes incontrôlables à la Keith Richards pourraient laisser croire qu’à condition de maîtriser son sujet on peut s’en sortir impunément (telle était parfois la teneur des hommages rendus à l’endurance du phénomène Lemmy). Il n’en est rien.

Psychiatre addictologue et par ailleurs fondu de métal (il écrit des textes pour Satan Jokers ; ça ne vous dira rien, ils n’ont même pas de page wikipédia, mais l’été 1983, leur premier album a fait les délices de mon électrophone Thomson…), Laurent Karila rappelait ainsi en 2014 dans un chouette décryptage de l’addiction de Lemmy au speed que le cas du chanteur était une exception inexplicable. Il insistait surtout sur le fait que le cas Lemmy était bien loin de celui des patients qu’il voit en consultation :

Lemmy déclare avoir toujours contrôlé sa consommation d’amphétamines. Cela toujours été un dopant pour lui lorsqu’il était roadie puis musicien en tournée. A partir de ses 30 ans, il se met à boire du Jack Daniels. Sa consommation déclarée d’alcool est de l’ordre d’une bouteille/jour. Lemmy a une vision de sa double consommation comme étant quelque chose de rationalisé comme l’alcool de contrebande consommé par les grands-pères dans de lointaines contrées soviétiques. Comme Ozzy Osbourne, Keith Richards, ces guerriers de la route et de la scène sont des extra-terrestres de la came ayant survécu à des années d’abus et d’excès. Lemmy n’a jamais été en desintox’. Il en a une vision un peu cynique. On a même l’impression qu’il ne s’est jamais senti touché par l’addiction. Cette résistance aux drogues est probablement génétique, comportementale, tempéramentale. Médicalement parlant, Lemmy aurait dû mourir plusieurs fois.

Bon il n’est mort qu’une seule fois. C’est qui suffit sans doute pour suggérer à qui n’aurait pas ses facultés de résistance hors-norme qu’il ne serait pas déraisonnable de suivre les conseils de réduction des risques liés aux amphétamines prodigués par drogues-info-services.fr (oui, c’est le passage Soyons responsables) :

  • Eviter de prendre des amphétamines en cas d’antécédents ou de problèmes cardio-vasculaires, d’hypertension, d’épilepsie, d’asthme ou de tétanie.
  • Attention aux doses : les premières fois, attendre de connaître les effets sur soi avant de chercher à consommer plus ou plus souvent.
  • Lorsqu’on a pris des amphétamines, boire de l’eau régulièrement pour compenser la déshydratation mais ne pas en boire en trop grande quantité d’un coup. En effet, en cas d’insuffisance rénale provoquée par les amphétamines, l’eau n’est plus éliminée correctement. A ce moment-là un excès trop brutal d’eau pourrait provoquer un œdème cérébral mortel.
  • Eviter de mélanger les amphétamines avec d’autres substances psychotropes et notamment l’alcool.
  • En cas de consommation en sniff, ne pas partager sa « paille » pour éviter la transmission de l’hépatite C. En injection, utiliser sa propre seringue pour éviter la transmission de l’hépatite C et du sida.
  • Lors de la descente, prévoir un temps de repos, de détente, et manger des produits vitaminés et sucrés.
  • En cas de crise (paranoïa, délire, distorsion des perceptions…) de la part de l’usager, l’entourage doit s’employer à garder son calme, appeler les secours et tenter de calmer et rassurer la personne.

Mais il y a pire que les têtes de pioche, il y a les têtes de moteur. Il est probable que Lemmy n’aurait rien écouté de tout cela, et notamment la recommandation liée à l’alcool. Le magazine professionnel Food & Beverages l’a d’ailleurs bien compris, qui s’est empressé de rebaptiser le whisky-coca en Lemmy.

foodbeveragelemmydrink

En attendant que les instances de la chimie mondiale prennent leur décision à propos du « Lemmium », c’est toujours ça de pris.

 

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