Faut-il masturber son dauphin pendant ses cours d’anglais ?


Je ne suis pas d’accord : ce titre n’est en aucun cas racoleur. Et nous allons bien tenter de répondre à cette question, qui suscite, il faut bien l’admettre, encore assez peu l’intérêt des chercheurs, allez comprendre pourquoi.

L’histoire commence dans les années 1950 et met en scène John Lilly (1915-2001), chercheur tous azimuts, lui-même – fatalement – assez azimuté. « Il y avait ceux qui pensaient qu’il était brillant, et ceux qui pensaient qu’il était juste fou »[i], témoigne l’une de ses collaboratrices dans la notice nécrologique que lui a consacrée le Washington Post. La réalité était sans doute quelque part entre les deux.

Après un Bachelor of Science à Caltech obtenu en 1938, John Lilly suit des études de médecine, se fait remarquer en étirant entièrement les intestins d’un cadavre (humain) qu’il dissèque à travers la pièce afin de pouvoir les mesurer précisément, puis se spécialise en neurologie ainsi qu’en psychanalyse. Il pratique la recherche, publie ses travaux, de façon encore tout à fait académique. C’est aussi un inventeur. Alors qu’il est en poste au National Institute of Mental Health, il développe les premiers caissons d’isolation sensorielle, ou caissons de flottaison, pour ses travaux pionniers sur la conscience. Figure tutélaire de la contre-culture californienne, il poursuivra ses expériences en caisson dans la seconde partie de sa carrière, mais sous LSD.

John Lilly a toujours une page web. Le moins qu’on puisse dire est qu’elle reflète parfaitement l’époque et le personnage. Et que le webdesigner n’était peut-être pas entièrement redescendu d’un trip en caisson. On peut même envoyer un e-mail à Lilly si l’on clique sur les bulles qui sortent de sa tête (rappelons qu’il est mort en 2001).

Tiens, à propos de clics, parlons-en.

Pas de ceux que vous venez de faire sur la tête de John Lilly, mais de ceux que produisent nos amis les dauphins. Ou plutôt de leurs sifflements, car les clics sont plutôt réservés à l’écholocation, tandis que les sifflements, des signaux continus pouvant atteindre plusieurs secondes et dont la fréquence est comprise entre 5 et 15 kilohertz, servent à la communication.

 

L’Ordre du Dauphin

Lorsqu’en 1961 Frank Drake organise avec Carl Sagan la 1re conférence sur le projet SETI – celle-là même où l’astronome formulera sa célèbre équation –, John Lilly fait partie du groupe de 11 savants intéressés par la communication avec les extraterrestres. À la fin des 3 jours de réunion, Drake & co décident que leur groupe doit porter un nom. Ce sera « L’Ordre du Dauphin », un truc semi secret dont les membres arborent un badge en forme de grand dauphin (Tursiops truncatus), le plus commun des dauphins en captivité, donc le siffleur le plus étudié par les chercheurs. Ça peut paraître bizarre comme choix, mais Lilly a captivé ses confrères en les entretenant de ses expériences sur la communication interspécifique avec les dauphins. Depuis qu’il a publié ses premiers travaux sur les dauphins dans l’American Journal of Psychiatry[ii], sa voix compte. Et c’est alors une évidence admise : si l’on arrive à communiquer avec des cétacés, cela devrait aider à communiquer avec des extraterrestres. En 1961, Lilly affirme : « Dans les deux décades qui s’ouvrent, l’espèce humaine entrera en communication avec une espèce étrangère non-humaines, peut-être extra-terrestre, plus probablement marine, mais certainement d’une haute intelligence, peut-être même intellectuelle. »

À la base de cette « évidence », un constat : les dauphins possèdent un langage complexe et des capacités cognitives élevées et conversent entre eux ; il n’est pas tout à fait déraisonnable de penser qu’ils peuvent maîtriser un autre langage que le leur et parler humain – en tout cas, c’est ce que l’on espère : dans les années 1950-1960, plusieurs centres de recherche consacrent à un important budget à cette question. Lilly n’est pas un cas isolé.

Seul petit souci, d’ordre anatomique : le dauphin n’a pas de cordes vocales, ce qui fait de lui un piètre orateur, et par-dessus le marché, la gamme de fréquence qu’il utilise pour converser avec ses congénères est très étendue, alors que la nôtre est limitée : si dialogue il y a, cela risque d’être un dialogue de sourds.

Qu’à cela ne tienne, avec un peu de matériel et d’ingéniosité, on peut s’affranchir des contraintes de milieu (eau vs. air) et de physiologie : micros immergés, haut-parleurs aériens, et vice-versa, enregistrements graphiques des sons émis par le dauphin ou enregistrements sonores qui abaissent les fréquences dans le grave vont permettre à Lilly d’avancer dans la voie de la communication humain-dauphin.

À partir de 1955, le chercheur travaille avec d’autres neurophysiologistes au Marineland de Floride. Il essaie alors de cartographier le cerveau des dauphins, une première étape avant d’aller plus loin. Il faut quelques cadavres de cétacés avant de comprendre que les dauphins ne supportent pas l’anesthésie, préalable nécessaire à l’étude poussée de leur cerveau.

 

Aboiements et baisers mouillés

La connaissance neuroanatomique de Tursiops truncatus progresse toutefois. En 1957, Lilly passe à la seconde étape. Obtenir de ses sujets qu’ils fassent ce qu’il leur demande : répéter après lui certains sons de la langue anglaise. Avec les singes, équipés d’électrodes plantées profondément dans le cerveau dans les zones de la récompense ou du plaisir, Lilly n’est pas parvenu à leur faire produire des sons qui soient dissociés des processus biologiques naturels dans des situations données. Je te tape sur la tête => ouille, j’ai mal : pas moyen d’en sortir. Avec son dauphin, n° 6 : tout bascule : l’animal répond à une excitation par « des soubresauts et une série de cris, par des sifflements, des grincements, des aboiements et des bruits de baisers mouillés. C’était donc bien une zone de récompense et en outre, il avait deviné à l’avance les règles du jeu », relate le plongeur et archéologue sous-marin belge Robert Sténuit dans un ouvrage de 1967[iii].

Lilly parvient au même type de résultat avec d’autres sujets. Il peut désormais modifier la règle du jeu : il faudra que les dauphins produisent le bruit qu’on attend d’eux pour gagner la récompense du stimulus électrique. Et là, miracle, poursuit Sténuit : « La règle qu’aucun singe n’apprendrait jamais, tous les dauphins l’apprirent immédiatement. Les dauphins sifflaient sur demande ; la première manche était gagnée. En un certain sens, un dialogue sommaire, informulé, était engagé. »

Mais Lilly n’est pas au bout de ses surprises. Lorsqu’il remplace le système de récompenses par des punitions, les dauphins apprennent à l’éviter. Et lorsque le chercheur triche, ils émettent un sifflement, toujours le même, en deux temps, des fréquences montantes puis chutant rapidement, une sorte d’appel au secours, de code de détresse cétacé interocéanique. Mieux, en réécoutant des enregistrements, Lilly surprend un dauphin imitant le rire de sa femme ; puis un autre répétant des mots que lui-même avait prononcés. Ces sons, les dauphins les émettent dans leurs hautes fréquences ; Lilly ne les entend distinctement qu’en ralentissant les bandes. Maquereau sur le melon[iv], le sujet n° 8 ajoute par lui-même une règle au jeu en montant dans l’aigu, si bien qu’à chaque sifflement, Lilly entend de moins en moins… L’animal testé devient testeur.

John Lilly est alors convaincu d’approcher le graal de la communication humain-dauphin. C’est un chercheur reconnu, il publie dans Science, les financements affluents. C’est alors que ça commence à partir un peu en live.

Le Delphinarium construit par John Lilly à Saint Thomas, avec vue sur mer pour les pensionnaires.
Le Delphinarium construit par John Lilly à Saint Thomas, avec vue sur mer pour les pensionnaires.

Là où tout se gâte

Depuis 1958, Lilly a fondé le « Communication Research Institute », avec le soutien financier de la Marine américaine et de la National Science Foundation, et s’est installé sur les rivages de l’île Saint Thomas, dans les Îles Vierges, où il a fait creuser dans le roc un bassin d’eau de mer de plus de 100 000 litres pour les dauphins et construire un complexe sur deux étages comprenant laboratoires et bureaux. L’Institut a également ouvert un second laboratoire à Coconut Grove, près de Miami.

C’est là qu’avec un pensionnaire nommé Elvar, Lilly pense avoir touché le jackpot. Sténuit, toujours : « Un jour, Elvar, d’humeur espiègle, s’amusait à doucher à grands coups de queue, une assistante de Lily, « Stop it, Elvar », répétait-elle en essayant d’abriter ses instruments. Or, quand elle écouta plus tard la bande de cette journée, elle fut abasourdie d’entendre Elvar répéter plusieurs fois, sur un ton moqueur : « STOP IT ELVAR ».

Écoutant mieux, elle découvrit ensuite un « bye bye » très clair, un « More, Elvar » et plusieurs autres phrases de ce genre. »

Hélas, là où John Lilly entend dans les sons produits par son dauphin la plupart des syllabes qui constituent le matériel phonétique de base de la langue anglaise, de véritables phrases humaines parfaitement imitées, ses détracteurs n’entendent, eux, rien d’autre qu’un charabia strictement delphinien. Le scepticisme est de rigueur.

Il l’est d’autant plus que Lilly commence à pousser le bouchon méthodologique un peu loin. À Saint Thomas, l’Institut héberge trois dauphins, deux femelles nommées Sissy et Pamela, et un jeune mâle, Peter. C’est une naturaliste d’une vingtaine d’années très déterminée, Margaret Howe Lovatt, qui à partir de 1964 a la charge de leur entraînement à la communication.

Margaret et Peter
Oui, Brenda, attends, je te passe Peter ! Il a quelque chose à te dire…

 

Depuis longtemps, Lilly est convaincu que pour parvenir à tirer le meilleur de ses sujets, il doit leur fournir le meilleur : il doit les traiter comme ses propres enfants. Enthousiaste, convaincue du bien-fondé du projet, l’élève va aller encore plus loin que le maître. Pour pouvoir converser avec les dauphins, plutôt que de quitter le laboratoire comme tout le monde le soir venu, elle propose de vivre jour et nuit avec eux pendant plusieurs mois. Pour cela, elle persuade Lilly de procéder à des travaux pour rendre étanches les étages supérieurs du laboratoire afin de pouvoir inonder certaines pièces, dont le balcon. Ainsi, les dauphins pourront évoluer à l’intérieur même du laboratoire, dans quelques pieds d’eau, et contempler la mer depuis le balcon, le dernier chic chez Tursiops truncatus.

Margaret concentre ses efforts sur Peter. Les deux femelles ont déjà eu un entraînement spécifique à l’anglais, Peter pas encore. La jeune femme va passer six jours par semaine seule avec lui, consacrant seulement un peu de temps à ses congénères le dernier jour de la semaine. Elle s’improvise un lit sur la plateforme du monte-charge au milieu de la pièce, travaille à un bureau suspendu au plafond au-dessus de l’eau. Ça a l’air cool comme ça, mais Howe a du mal à trouver le sommeil ; l’humidité constante est éprouvante, elle attrape des infections cutanées.

Du côté de Peter, les leçons biquotidiennes d’anglais se révèlent moins simples que prévu. Il a du mal avec le « M » de « Hello Margaret ». Et surtout, il a du mal à se concentrer. C’est que la proximité de la jeune femme fait naître en lui un désir ardent de faire autre chose que ses leçons. Au bout de trois semaines, le jeune mâle commence à devenir sexuellement agressif. Ce que Howe commentera pour le Guardian en termes édulcorés : « Il s’intéressait beaucoup à mon anatomie. Lorsque j’étais assis, les jambes dans l’eau, il s’approchait et regardait derrière mon genou durant un long moment. Il voulait savoir comment cette chose fonctionnait. » Au bout de cinq semaines, Peter devient complètement obsédé, ses pulsions sexuelles lui interdisent de se concentrer sur quoi que ce soit. Et Margaret Howe n’a d’autres choix, si elle tient à poursuivre l’expérience, que de céder à ses avances. Elle prend le pénis en érection du dauphin dans la main et le laisse s’exciter jusqu’à ce qu’il semble parvenir à une sorte d’orgasme. Il faut parfois répéter la manœuvre deux ou trois fois avant qu’il soit pleinement satisfait et à nouveau focus sur la langue de Shakespeare.

Pour Margaret Howe, qui témoignera plus tard très ouvertement sur le sujet, il n’y a là rien de sexuel. Mais peut-être quelque chose de sensuel. Apprécions la nuance.

 

LSD et marteaux-piqueurs

Ce n’est toutefois pas cette pédagogie particulière qui sonnera le glas de l’expérience. Lilly lui-même commence à se lasser de la communication avec les dauphins. Il s’intéresse de plus en plus au LSD, décide d’en administrer aux sujets de Saint Thomas, contre l’avis de Howe, qui obtient que Peter soit épargné. Seules les deux femelles y auront le droit. Les soutiens scientifiques et financiers de l’Institut voient aussi d’un mauvais œil ces expérimentations.

Elles se révèlent de toute façon non concluantes. Sous LSD, les dauphins ont bien l’air un peu hébétés, mais ils n’en parlent pas plus anglais pour autant. Même quand le chercheur fait donner du marteau-piqueur à côté d’eux pour les secouer un peu. Quant à Peter, à part bredouiller « ball », hello » ou « hi », il est n’est pas encore tout à fait prêt à passer le TOEFL. Scientifiquement, l’aventure du CRI à Saint Thomas est un échec. Le directeur du labo, Gregory Bateson, claque la porte, les bailleurs de fonds mettent les voiles. John Lilly, qui a vécu une expérience de mort imminente et est convaincu que des « guides » lui ont intimé l’ordre de foutre la paix aux dauphins, décide de mettre un terme à l’expérience et de fermer le laboratoire. Peter échoue dans celui de Miami, dans un bassin beaucoup moins tendance, presque sans lumière. Son état se détériore rapidement. Après quelques semaines, Margaret Howe reçoit un coup de fil de Lilly. Il lui annonce que Peter s’est suicidé.

Le magazine pour adultes Hustler achèvera de discréditer l’aventure scientifique en reprenant l’histoire à la fin des années 1970. Mais l’histoire de Lilly, Margaret et Peter ne relève pas simplement de l’anecdote crapoteuse. Ainsi que le regrettait Stan Kuczaj, psychologue expérimental et Directeur du Marine Mammal Behavior and Cognition Laboratory de l’Université du Mississippi du Sud, aujourd’hui décédé, elle eut aussi une profonde répercussion pour l’ensemble de la recherche sur la communication des cétacés. « Au fond, Lilly avait ruiné la discipline pour les 30 prochaines années », dit Kuczaj « Il a fait de la recherche vraiment formidable à ses débuts. Ces rapports dans Science étaient vraiment solides. Mais il a sombré dans les profondeurs. »[v]


[i] http://www.johnclilly.com/washingtonPost.html

[ii] Lilly, John C. 1958. Some Considerations Regarding Basic Mechanisms of Positive and Negative Types of Motivations, Am. J. Psychiat. 1 15 498-504.

[iii] Robert Sténuit, Dauphin, mon cousin, Arts et Voyages, 1967.

[iv] « Cerise sur le gâteau », en delphinien.

[v] Cité in James Nestor, Deep, Profile Books, 2014.


 

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