Archéologie punk

 

LECTURES N°16

Punk Archaeology – Caraher, Kourelis, Reinhard

Ça devait arriver. Après avoir exploré les connexions intimes unissant le punk et le darwinisme puis pratiqué un peu d’archéologie hippie, voici venu le temps de l’archéologie punk. Un beau bordel en perspective.

Anti-manuel d'archéologie punk: Punk Archaeology, William Caraher, Kostis Kourelis, Andrew Reinhard, The Digital Press @ The University of North Dakota, 2014, 232p.

L’heureux événement est matérialisé par un ouvrage, Punk Archaeology, compilé par William Caraher, professeur associé à l’Université du Nord Dakota, Kostis Kourelis, professeur associé au Franklin and Marshall College  et Andrew Reinhard, « archéologue punk sans frontière », publié en 2014 par The Digital Press @ University of North Dakota. Vous pouvez le commander en version papier, pour une somme en $ relativement raisonnable, si vous êtes un punk installé, ou le télécharger gratuitement, si vous êtes un jean-foutre.

Archéologie punk – WTF ?

L’objet respecte le credo punk de la débrouillardise et tient donc du fanzine, bricolé, mais broché. En dehors de l’illustration de couverture, maligne, c’est donc un peu rudimentaire niveau confort de lecture et plaisir des yeux. Pour ce qui est du contenu, la question que tout le monde se pose est évidemment : Mais qu’est-ce donc que la Punk Archaeology ?

Autant le dire franchement, je ne suis pas certain que ce livre aide à vraiment préciser le concept, pourtant intuitivement excitant. L’idée générale est née d’une série de posts publiés par Kostis Kourelis et Bill Caraher entre 2008 et 2011 sur le blog Punk Archaeology, dont les meilleurs ont été réunis dans ce qui constitue la deuxième partie du livre. D’un constat simple (les archéologues sont des êtres humains, aussi, et ils peuvent donc écouter de la bonne musique), les auteurs ont décidé d’explorer les liens éventuels qui unissent le punk (ainsi que le style de vie et l’esthétique qui lui sont associés) à l’étude des archives du sol. Leur démarche a ensuite débordé de la toile sous la forme d’une « unconference » réunissant à Fargo, en février 2013, des groupes de la scène locale et des universitaires. Les interventions des seconds font l’objet de la première partie du livre.

Fargo calling

Selon Bill Caraher, la substance commune au punk et à l’archéologie tient finalement en peu de choses. Le do-it-yourself érigé en philosophie (et effectivement, il suffit d’avoir entraperçu un chantier de fouilles pour saisir que la débrouille est souvent le lot quotidien de l’archéologue), l’intérêt pour les choses du passé (quelques centaines ou milliers d’années en archéologie VS 40 ans pour le punk), un attachement fort au lieu, voire au lieu abandonné (comme moyen de production et d’identification musicale VS objet d’étude et de reconstitution), et enfin la destruction comme processus créatif (la déconstruction de l’héritage de la pop music anglo-américaine VS la fouille, qui est une destruction irrémédiable) : Paul Simonon fracassant sa Fender Precision sur la scène du New York Palladium ne le savait peut-être pas, mais il se la jouait archéologue à fond.

Ceci posé (ou vomi, pour respecter l’attitude), il faut bien admettre que ces grandes lignes (de basse) tournent assez rapidement à vide. La première raison est que bon nombre des écrits du bouquin penchent vers une archéologie du punk (et de la musique en général), sur le mode de l’archéologie du savoir de Foucault. Il s’agit d’une réflexion sur l’histoire de la musique, certes intéressante, mais qui ne nécessite pas de mettre ses mains dans la terre. Partir au grenier fouiller la musique des 70’s (attention, pour les Américains, la notion de punk englobe aussi bien Bowie ou Lou Reed que les Clash) n’a, au-delà de la posture affectée par les auteurs, pas grand-chose à voir avec les méthodes de l’archéologie comme discipline scientifique. La seconde raison est que la contribution véritable de ce mouvement sympathique à la recherche archéologique reste encore très mesurée. En voici tout de même deux illustrations.

Archaeology’s not dead

Un mot d’abord du témoignage de Richard Rothaus (chapitre 4 du livre) qui raconte comment, en 1999, il s’est rendu en Turquie à la suite du tremblement de terre de Gölcük (un séisme majeur qui a fait la bagatelle d’au moins 15000 morts). Rothaus travaillait alors sur un événement similaire, mais qui avait eu lieu en Grâce quelque 1600 ans plutôt. Cette catastrophe moderne, qui avait brutalement flanqué à l’eau la moitié de la ville côtière de Değirmendere, lui fournissait l’occasion d’étudier un proxy taille réelle de son objet d’étude antique. Son questionnement scientifique était : La ville avait-elle été engloutie parce qu’elle était située sur une faille ou parce que le terrain sur lequel elle était bâtie avait glissé vers la mer ? La méthodologie mise en oeuvre pour y répondre fut la suivante : Faute de mieux, l’archéologue s’est simplement fichu à la baille, dans un paysage d’apocalypse que l’on peut imaginer, histoire de se faire une opinion de visu. Pas appétissant, mais efficace. Et franchement irrespectueux et de l’autorité (débordée par les événements) et du voisinage (occupé à sauver sa peau). Bref, très Punk Archeology.

En marge du livre, un autre cas concret de Punk Archaeology a fait l’actualité en 2014 en s’intéressant au plus mauvais jeu vidéo du monde, ET L’Extra-terrestre. Produit par Atari en 1982, cette daube fut un échec commercial retentissant, au point que la firme en avait enterré des millions d’invendus dans une décharge du Mexique. Une équipe d’archéologues (incluant Reinhard et Caraher) a donc entrepris de soulever le couvercle de la poubelle de la pop culture pour voir si c’était bien le cas. Avec les méthodes scientifiques & do it yourself de l’archéologie punk, elle a exhumé de la décharge des milliers de cartouches de jeux vidéo, dont le fameux ET. La fouille a fait l’objet d’un documentaire et ses résultats doivent être publiés dans une revue scientifique. Certains des jeux ainsi mis au jour se retrouvent eux sur ebay, où ils se monnayent au prix d’antiquités… En science comme en musique, le punk finit toujours par être récupéré par le business.


Le livre:

Punk Archaeology, William Caraher, Kostis Kourelis, Andrew Reinhard, The Digital Press @ The University of North Dakota, 2014, 232p.

L’album:

Punk Archaeology, écrit et composé par Andrew Reinhard à l’occasion de l’unconference de Fargo peut-être téléchargé gratuitement ici. C’est à ma connaissance le seul album dont les paroles sont dédiées à l’archéologie, à la culture et au monde académique — et disons, que c’est là son principal intérêt.


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