Archéologie hippie 3


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HEADBANGING SCIENCE N°39

Grateful Dead, China Cat Sunflower

Quel rapport y a-t-il entre le Grateful Dead et l’archéologie ? C’est parce que c’est de la musique de vieux ? me demanderez-vous ?
Eh bien il y a un peu de ça. Puisqu’il existe une archéologie du temps présent, d’une part, et que, d’autre part, la musique du Grateful Dead, et le mouvement hippie, qui lui est associé, commencent à sérieusement remonter, il n’y a pas de raison pour que des chercheurs ne soient pas déjà allés fouiller dans les vestiges de cette glorieuse époque.

Époque dont voici un petit aperçu dans cet extrait d’un concert de 1972, dans l’Oregon — un de leurs concerts mythiques paraît-il, et rien qu’à voir le public, on comprend pourquoi :

Le titre lui-même, China Cat Sunflower, n’a guère d’importance pour notre propos. Ce qui importe est qu’il est extrait de Aoxomoxoa, troisième album studio du groupe, sorti en 1969. Et ce qui importe encore plus, ce n’est pas cet album, ni sa pochette, mais le verso de sa pochette ! Que voici :

archéologie hippie, Grateful dead

Bon OK. C’est une illustration du groupe dans un paysage bucolique, avec des membres de la communauté hippie Chosen Family, et l’enfant en bas à droite, c’est Courtney Love à 5 ans, mais vous ne voyez toujours pas le rapport avec l’archéologie. On y vient, on y vient.

Archéologie hippie, mode d’emploi

L’endroit représenté sur cette illustration est Olompali State Park, dans le comté de Marin, près de San Francisco. C’est là qu’en 1967, cette communauté s’était installée, dans une demeure de 24 chambres, la Burdell Mansion. L’expérience dura deux ans, et la communauté compta jusqu’à près de 90 membres — dont les Dead et Courtney, donc. C’est un incendie qui mit fin à l’expérience, le 2 février 1969, même si quelques acharnés restèrent encore quelques mois dans les ruines.

C’est à partir de 1981 que le lieu devint un objet de curiosité scientifique. L’archéologue californien E. Breck Parkman décida en effet de l’explorer, histoire de voir si la réalité historique correspondait bien au souvenir de cette expérience humaine et aux stéréotypes sur l’époque. Et il trouva, parmi d’autres objets (dont des os d’agneau et de bœuf, pour une communauté sensée être végétarienne…), quelque chose de vraiment extraordinaire : des vieux vinyles (franchement, je regrette de ne pas avoir fait ce métier un peu plus tous les jours) :

archéologie hippie, Grateful dead

Photo: Margaret Purser, 1991

Parkman réussit à exhumer 93 disques des décombres de la maison d’Olompali, d’abord à la sauvage, puis en envoyant des gars équipés, car le site était contaminé au plomb et à l’amiante (ils balancèrent tout ça dans des containers, sans autre forme de procès méthodologique). Comme on peut s’en douter, les vinyles étaient dans un état très bof : la plupart n’étaient plus écoutables et n’avaient même plus d’étiquette. Ils conservaient heureusement leurs numéros de matrice gravés à la fin du sillon — l’équivalent d’un n° ISBN, qui permet de tracer l’identité de l’artiste et le titre de l’album.

Pour être sûr de son coup, Parkman nota le nombre de titres et leur longueur, afin de pouvoir comparer ces données avec les albums indiqués par les matrices. Il réussit ainsi à identifier 55 oeuvres. Parmi lesquels, on trouve par exemple :

  • « Why is There Air? » by Bill Cosby (1937- ) (Warner Brothers, 1965)
  • « Judy at Carnegie Hall » by Judy Garland (Capitol, 1961)
  • « Rubber Soul » by the Beatles (Capitol Records, 1965)
  • « Ella Fitzgerald Sings the Gershwin Songbook » by Ella Fitzgerald (Verve, 1957)
  • « My Fair Lady » by Herman Levin (Columbia Masterworks, 1956)
  • « Beethoven: Symphony #3 » by Otto Klemperer and the Philharmonia Orchestra of London (EMI, 1961)
  • « The Versatile Burl Ives! » by Burl Ives (Decca Records, 1961)
  • « Stan Getz » by the Stan Getz Quartet and Quintet (Jazztone, 1956)

De la variétoche, du jazz, du classique, de la comédie musicale… Waouh, paye ta contre-culture ! vous gausserez-vous. Et vous auriez bien tort.

Car l’enseignement premier de cette archéologie musicale, c’est que ces vestiges ne doivent pas être interprétés comme la bande-son hippie de l’année 1969. Ils ne nous renseignent pas du tout sur le mode de vie d’une communauté, mais plutôt sur les modes de vie que ses différents membres ont quitté en la rejoignant. Ils donnent des indices sur ce que ces personnes, de générations diverses, écoutaient avant, et montrent, par leur diversité, qu’un groupe humain est nécessairement plus complexe que ce que l’on peut imaginer vu de l’extérieur. L’archéologie, ici, permet de combattre les stéréotypes : « Qu’est-ce qu’un hippie », met en garde Parkman. « Ces 55 disques suggèrent que ça aurait pu être n’importe lequel d’entre nous à un certain moment de son histoire. »

archéologie hippie, Grateful Dead

Vous voilà prévenus. Jetez vos vieux disques ringards (surtout toi, Knarf), un archéologue du futur pourrait mettre la main dessus et se faire une fausse image de vos goûts douteux. Ou mieux : donnez-les-moi.

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3 commentaires sur “Archéologie hippie

  • Glob

    Cherche à se débarrasser rapidement de quelques bandes sons. Question d’image.

    By Prescription Only – NEW Musidisc, 1989
    I Surrender (To The Spirit Of The Night) – Jive, 1987
    La Kermesse Egyptienne – RCA, 1981

    Contacter Gégé.

  • Bien

    Vous êtes un puit de science musicale (entre autres). Comment ne pas se sentir médiocrement mainstream à coté ? Toujours est-il que vos billets sont instructifs. C’est bien.

  • Koni

    Excellent !!!
    et sympathique petite conclusion à ne pas manquer… 😉
    Tu me louerais pas une petite parcelle au milieu de ton empire Coiatien par hasard ?