Archéologie de Treblinka


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Ou de la supériorité des trous de poteaux sur les trous du cul

En 2014, un documentaire de la chaîne Smithsonian intitulé Treblinka: Hitler’s Killing Machine présentait les résultats préliminaires d’une série d’études menées sur le site de Treblinka, en Pologne, à quatre-vingts kilomètres au nord-est de Varsovie. Il révélait que les premières preuves matérielles probables de l’existence des chambres à gaz y avaient été mises au jour par Caroline Sturdy Colls, spécialiste d’archéologie médico-légale et de l’Holocauste (Centre of Archaeology, université du Staffordshire, Royaume-Uni), et son équipe.

Pourquoi l’archéologie s’est-elle intéressée à Treblinka ?

Chacun a sans doute en tête une représentation assez précise des camps et des atrocités qui y ont été commises, nourrie par les documentaires ou le cinéma, aussi pourrait-on croire qu’historiens et chercheurs savent déjà à peu près tout ce qu’il y a savoir sur l’histoire et l’organisation de ce camp, le plus important centre d’extermination après celui d’Auschwitz. Et de toute façon, n’avait-t-il pas été entièrement rasé par les Nazis pour camoufler leurs crimes, l’exécution d’entre 800 000 et 1 000 000 de personnes, Juifs, Polonais et Tziganes ? À quoi bon fouiller une terre stérile ?

Les choses sont en fait bien différentes.

Ainsi que le relate Caroline Sturdy Colls, s’il existe une histoire générale des camps, « on sait très peu de chose sur leur agencement, et les traces des violences physiques n’ont été que sommairement documentées. La connaissance du plan des camps, de l’étendue et de la nature des fosses communes et des fosses de crémation est demeurée très parcellaire, tout comme celle des méthodes d’exécution »[1]. Or, d’une manière générale, l’archéologie est à même d’apporter des éléments de réponse tangibles sur tous ces points.

C’est particulièrement vrai à Treblinka, car les quelques études et fouilles sommaires de l’immédiat après-guerre sont restées sans suite et, dans les années 1960 la mise au jour de nombreux restes humains lors de la construction du centre mémoriel n’a pas changé la donne. Ce qu’on croyait savoir de Treblinka reposait donc pour l’essentiel sur des témoignages, d’ailleurs souvent discordants, et il était acquis que l’essentiel des victimes avaient été incinérées puis que les Nazis avaient effacé toutes les traces de leurs exactions : ne restaient ni corps, ni structures. Les recherches de Sturdy Colls et son équipe ont démontré que c’était absurde.

Nouveaux questionnements, nouvelles méthodes

La première bonne raison de procéder à un nouvel examen systématique d’un site, c’est qu’il y a toujours quelque chose de nouveau à en apprendre, ne serait que grâce au renouvellement des questionnements, des approches et des méthodes. Sur ce plan, les chercheurs ont fait feu méthodologique de tout bois en puisant dans de multiples disciplines. Outre des recherches dans les archives, avant, pendant et après le travail de terrain, ils ont retrouvé et interrogé des survivants et des témoins que l’on n’avait jamais entendus auparavant (c’est un fait : des fouilles archéologiques attirent le badaud, et certains ont des choses à dire !), tant du camp de travail pour les prisonniers polonais (Treblinka I) que du camp d’extermination (Treblinka II), proche de deux kilomètres. Ils ont parcouru le site à pied pour cartographier les modifications de la végétation et d’autres indices d’une perturbation des sols, en utilisant des données de profiling des bourreaux, permettant d’imaginer comment ils avaient pu procéder pour faire disparaître les corps. Ils ont également eu recours à différentes techniques – Lidar, GPS, repérage à l’aide de drones, prospection géophysique à l’aide d’un radar pénétrant, etc. – et, enfin, tout de même réalisé quelques fouilles.

Cette approche plurielle a permis de reconfigurer sensiblement l’image que l’on se fait du camp. Les chercheurs ont réalisé que le plan et l’étiquetage actuel de Treblinka I étaient complètement erronés. Là où on croyait qu’il y avait un bâtiment (le baraquement des femmes polonaises), il n’y avait en fait rien du tout, et que d’autres structures n’avaient pas du tout la fonction qu’on leur avait attribué. Gênant pour ce qui est de la fonction mémorielle du site, mais aussi pour la bonne compréhension de l’organisation du site. Pour ce qui est du camp II, les études ont révélé qu’il était en fait plus vaste que ce que l’on pensait et ont permis de localiser, notamment, le quai près de la voie ferrée, l’endroit où l’on obligeait les arrivants à se déshabiller, le lazaret où les plus mal en point étaient aussitôt éliminés, ainsi que des fosses communes potentielles.

Quand les témoignages de l’horreur surgissent de terre

Outre ces nouveaux éléments de compréhension globale du camp, l’équipe de Sturdy Colls a mis au jour des témoins matériels des atrocités commises par les Nazis. À Treblinka I, des fosses communes inconnues, dont les victimes (vraisemblablement principalement des Polonais catholiques) montrent d’évidentes traces de brutalité, et, surtout, dans le camp d’extermination de Treblinka II, les vestiges de ce qui a tout l’air d’être l’ancienne[2] chambre à gaz.

Ainsi que l’expose Caroline Sturdy Colls, en 2010, « une structure mesurant 22 m × 15 m a été identifiée grâce à l’utilisation du radar pénétrant (GPR). Des témoignages ainsi que des documents d’archives suggèrent qu’il pourrait s’agir des anciennes chambres à gaz. Afin de le confirmer, une petite tranchée expérimentale a été creusée au centre de la structure en 2013. »

Les archéologues – dont on peut constater qu’ils ne se sont pas trop pressés pour confirmer le scoop, c’est important de le noter – ont retrouvé dans cette zone de nombreux matériaux de construction, en particulier des fondations et des murs de briques recouverts de carreaux de céramique orange et jaune, dont on pense (d’après les témoignages) qu’ils recouvraient l’ancienne chambre gaz, construite pour ressembler à un bain rituel, une mitzveh, afin de tromper les victimes. Ces carreaux, ainsi que l’indiquaient les inscriptions sur leur envers (les lettres D et L entourant une étoile à six branches), avaient été fabriqués par une firme nommée Dziewulski et Lange, dont les productions ont été retrouvées dans d’autres sites en Pologne, en particulier le ghetto de Varsovie. Les fouilles ont également montré que les nazis ont essayé de détruire cette structure et de la recouvrir d’une importante quantité de sable pour en dissimuler les traces.

Si ces premiers éléments requièrent des études complémentaires pour confirmation, ils n’en sont pas moins d’une importance capitale et justifient pleinement la poursuite du travail scientifique entamé à Treblinka. Comme en d’autres lieux, la mémoire vive des atrocités s’estompe en effet inexorablement, et sortir de terre des indices matériels qui soient le témoin persistant et indiscutable de leur réalité s’avère de plus en plus nécessaire.

Trous de poteaux VS trous du cul

On a parfois tendance à l’oublier, en effet, mais la petite meute des négationnistes de la Shoah poursuit tranquillement sa petite entreprise de contestation de la réalité du génocide, et particulièrement de l’existence des chambres à gaz, et le moins qu’on puisse dire est que Caroline Sturdy Colls n’a pas choisi un sujet de recherche de tout repos. Lorsqu’elle s’est rendue pour la première fois à Treblinka, en 2007, pour entamer ses recherches archéologiques médico-légales, c’était alors une jeune femme de 21 ans fraîchement diplômée de l’université de Birmingham et ayant encore tout à apprendre. Lorsqu’elle est revenue quelques années plus tard (2010, 2012 puis 2013) pour mettre en œuvre son programme de recherches, c’était cette fois à la tête d’une équipe d’archéologues chevronnée, mais elle s’attaquait à une tâche herculéenne, à la fois sur le plan scientifique et sur le plan humain.

L’archéologue britannique a eu à faire face à deux types d’adversaires.

Les religieux, tout d’abord, car la loi juive de la Halakha énonce que des restes humains enterrés ne doivent pas être dérangés, ce qui n’est pas pour arranger les affaires des archéologues. Grâce à sa batterie de méthodes non invasives et à force de négociation, la chercheuse est tout de même parvenue à procéder à des fouilles ciblées sur des portions de terrain bien déterminées où la présence de fosses était suspectée, ceci à la condition qu’elles soient le seul moyen de s’en assurer et que les sols soient le moins dérangés possible, et que l’investigation soit stoppée dès que la présence d’une fosse commune était attestée – on s’attendait aussi, d’après les sources, à trouver « seulement » des Polonais catholiques à ces emplacements, ce qui facilitait un peu la décision des autorités juives…

Le deuxième type d’adversaire était plus coriace. Les travaux de Caroline Sturdy Colls n’ont pas manqué de susciter l’ire d’une clique néonazie négationniste, d’autant plus virulente qu’elle est confrontée pour la première fois à la preuve matérielle des atrocités dont ils refusent obstinément d’admettre l’existence. Sturdy Colls est certainement une archéologue au cuir solide, et elle s’était préparée à endurer les effets indésirables inévitables de ses recherches. Aux côtés de ses propres publications scientifiques (semble-t-il indiscutées), l’archéologue doit donc accepter que Google renvoie comme résultats de requêtes sur l’archéologie de Treblinka des liens vers des sites négationnistes, ou plus largement conspirationnistes, ou même vers ce cher Amazon, qui a le bon goût de proposer à la location et à l’achat une merde de pseudo-documentaire sorti en 2014, The Treblinka Archaeology Hoax, qui entend démontrer que tout ça, ma bonne dame, est un gros mensonge sioniste. L’essentiel de l’argumentation consiste à retourner les découvertes de l’archéologue en les présentant de façon fallacieuse et tient en deux points : 1. Les tuiles de terracotta qui signent l’existence des chambres à gaz ne présentent pas une étoile de David mais la marque d’un fabricant polonais (ouais, les gars, on le sait) ; 2. L’archéologue a osé profaner un cimetière chrétien en présentant les dépouilles comme juives (non, les gars, c’est précisément parce qu’on se doutait qu’il y avait des chrétiens là-dessous (Treblinka I) que les autorités juives ont consenti à un petit décapage, faut suivre).

Bref. En cette époque où les faits peinent un peu devant les « contrefaits », la suspicion mal placée et l’abrutissement profond, il est réconfortant de penser que l’archéologie aura son mot dire dans tous les pseudo-débats que touilleront les futures générations de névrosés complotistes.

Et parce qu’un trou de poteau est un trou de poteau et un trou du cul un trou du cul, voici quelques exemples d’équivalent des premiers qui permettront peut-être de ramener les seconds à la raison :

Restes de la structure de la première chambre à gaz, enfouis sous environ 1 m de gravats.

Tuiles de céramiques de la première chambre à gaz (Treblinka II)

Tuile de la première chambre à gaz avec restes de ciment.

Broche trouvée près des anciennes chambres à gaz de Treblinka II.

Quelques unes des nombreuses barrettes à cheveux découvertes près de l’ancienne chambre à gaz de Treblinka II.

Les images ci-dessus sont extraites d’une présentation des résultats préliminaires des fouilles du camp d’extermination de Treblinka II sur le site du Centre of Archaeology de l’université du Staffordshire.


[1] Caroline Sturdy Colls, « Une cartographie de la terreur nazie : études archéologiques dans les camps de travail et d’extermination de Treblinka », in La violence de masse vue par l’archéologie, La découverte/Inrap, 2016.

[2] Les premières chambres à gaz, construites en juillet 1942 avant l’ouverture du camp, furent complétées par de « nouvelles » chambres à gaz dès septembre 1942 pour faire face à l’afflux massif de déportés.

 

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