A quoi sert une loutre ?


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C’est con comme titre, hein ? Il est bien entendu que la loutre, à l’instar d’autres trucs à fourrure, ne sert qu’à ces d’ersatz de vie sociale que sont les échanges frénétiques d’images et de vidéos d’animaux tellement cute qu’on a envie de leur faire des poutous…

Du moins si l’on n’est pas un bébé phoque, si j’en juge par l’image ci-dessous :

Seal-Otter

 

Nonobstant ces mœurs particulières, j’ai un vrai faible pour Enhydra lutris, la loutre de mer, peut-être parce que ma propre fourrure a aussi un peu tendance à blanchir… Mais il y a aussi des raisons plus sérieuses qui nous permettent de tirer notre casquette à ces braves bouilles de vieux loups de mer.

En septembre 2012, une étude démontrait que la loutre était un bon auxiliaire pour la lutte contre le réchauffement : en boulottant les oursins, elle aidait les forêts de kelp à prospérer, ce qui leur permettait d’absorber 12 fois plus de CO2 !

Un an plus tard, rebelote. La loutre de mer se met à nouveau au service de l’écologie en rectifiant nos petites bévues, et ceci toujours grâce à son appétit de goinfre. Le menu n’est plus le même : ce sont les crabes qui trinquent et non plus les oursins. Et nous ne sommes plus dans les forêts de kelp mais dans les prairies marines.

Plus précisément à Elkhorn Slough, au centre de la Californie, un vaste estuaire tapissé d’herbiers marins de l’espèce Zostera marina. La particularité de cette zone de 11 kilomètres de long est de subir une charge massive en éléments nutritifs, liée au rejet dans l’environnement de l’azote, des phosphores et d’autres éléments nutritifs dus aux activités humaines, plus spécifiquement à l’agriculture intensive qui domine les paysages de la Salinas Valley. La pollution est telle que Elkhorn Slough affiche des niveaux d’eutrophisation record à l’échelle mondiale (l’eutrophisation étant une dégradation des milieux aquatique due aux apports excessifs de substance nutritive).

En règle générale, les herbiers marins ne réagissent pas très bien à ce genre de chose. En raison de l’apport excessif en nutriments, les algues prolifèrent, et les épiphytes (plantes qui poussent sur d’autres végétaux) recouvrent les feuilles des herbiers, ce qui ne leur plaît pas beaucoup (les herbiers marins sont des plantes à fleurs et doivent effectuer leur photosynthèse).

Ainsi, dans une autre partie de la Californie, Tomales Bay, aux caractéristiques physiques et biologiques similaires, mais avec des concentrations en nutriments moindres, les herbiers sont gavés d’épiphytes, peu denses et avec des feuilles plus courtes. Ils ressemblent à cela :

Tomales-Bay

À Elkhorn Slough, on s’attendrait logiquement à trouver un désert d’algues. En réalité, la superficie des herbiers a augmenté de 600 % depuis près de 30 ans alors même que les rejets en nutriments explosaient ! Zostera marina, ainsi qu’en atteste cette photo, y est en pleine forme, débarrassée des épiphytes et tout ce qu’il y a de plus verte, comparativement au site de Tomales Bay. Qui plus est, elle présente une concentration bien plus importante en petits herbivores, tels que ce lièvre de mer Phyllaplysia taylori :

Elkhorn-Slough

L’unique différence entre ces deux sites ? La loutre de mer, bien sûr.

Cette curiosité végétale que constitue Elkhorn Slough a intrigué une équipe de chercheurs californiens, menés par Brent B. Hughes du Long Marine Laboratory de l’Université de Californie à Santa Cruz, qui se sont demandé en substance : comment la loutre pourrait-elle être responsable de l’insolente santé de ces herbiers ? Leur réponse figure dans une étude1 publiée en 2013 dans les Comptes-rendus de l’Académie américaine des sciences (PNAS).

La loutre est connue pour être une espèce « clé de voûte » : sa pression de prédation est telle qu’elle a a un effet disproportionné sur son environnement comparativement à sa population et sa biomasse et est capable de le restructurer entièrement du fait de sa simple gloutonnerie. Le scénario permettant d’expliquer comme cela pouvait profiter aux herbiers était le suivant : en boulottant des crabes (qui constituent à Elkhorn Slough, plus de la moitié de son ordinaire, le reste étant composé de clams et, de façon plus marginale, de moules et de vers), la loutre réduisait la pression de prédation s’exerçant sur les petits herbivores (ici, notre lièvre de mer, mais aussi un petit crustacé, Idotea resecata). Ceux-ci pouvaient donc librement prospérer et s’attaquer aux algues épiphytes, qu’ils consomment préférentiellement aux herbiers.

Fern-Harbor-Sea-Otter-14

Restait à valider ce scénario impliquant 4 niveaux d’interaction : loutre / crabes / herbivores / algues épiphytes. Heureusement, la loutre boulotte pépère en faisant la planche, ce qui permet aux chercheurs qui s’ennuient de recenser depuis 40 ans ce qu’elles mettent à leur menu. Ces séries diététiques, confrontées à des données sur les rejets en nutriments dans la zone, la taille et la biomasse des crabes et l’état de santé des herbiers ne laissent aucun doute : c’est en 1984, alors que notre mustélidé faisait son retour dans l’estuaire, que les herbiers ont repris du poil de la bête, malgré l’augmentation continue des rejets. Dans le même temps, les crabes se faisaient moins nombreux et plus petits, sans que d’autres prédateurs (requins et raies en particulier) puissent être incriminés, non plus qu’une pêche excessive. Quant aux herbivores, ils sont plus nombreux et nettement plus gros là où l’on trouve de fortes concentrations de loutres. Des expérimentations en labo puis en mer, dans les herbiers, ont permis d’accréditer définitivement le rôle-clé de la loutre dans la restauration des herbiers selon le scénario envisagé.

Demeure une question : jusqu’à quand les loutres peuvent-elles compenser (et même plus, inverser) les effets négatifs des rejets en nutriments et maintenir cette dynamique fragile ? Selon les chercheurs, tant qu’elles trouvent gîte et couvert à Elkhorn Slough, tout ira bien. Pour l’heure, elles abondent, attirés par tous ces bons crabes : entre 160 et 180 individus dénombrés récemment, ce qui constitue la plus forte densité de loutre en Californie, mais la zone est suffisamment vaste pour que leurs populations continuent de croître. En attendant que le problème se pose, les chercheurs soulignent l’importance théorique de ce cas de figure en matière de conservation et de restauration des écosystèmes en danger. Alors que les mesures portent généralement sur les relations « bottom-up » (par exemple, limiter la charge en nutriments pour favoriser les ressources végétales, ce qui bénéficiera in fine aux prédateurs herbivores puis carnivores), ils montrent qu’il peut être tout aussi efficace d’agir sur les relations « top-down » en favorisant le retour des grands prédateurs, en l’occurrence la loutre de mer.

Malheureusement, il ne sera pas possible de mettre des loutres partout.


A lire également : La loutre de mer au secours des herbiers californiens


  1. Brent B. Hughes, Ron Eby, Eric Van Dyke, M. Tim Tinker, Corina I. Marks, Kenneth S. Johnson, and Kerstin Wasson, Recovery of a top predator mediates negative eutrophic effects on seagrass, PNAS 2013 ; published ahead of print August 27, 2013, doi:10.1073/pnas.1302805110
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