À propos de musique et d’Islam, de singes et de porcs, de djihadistes et de The Clash… oh et puis aussi de tatous 1


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HEADBANGING SCIENCE N°41

The Clash, Rock the Casbah

 

La première fois que j’ai eu envie de pleurer en lien avec la musique, c’était le 19 février 1980, lorsque j’ai appris à la radio la mort de Bon Scott, le chanteur d’AC/DC. La seconde, le 22 décembre 2002, lorsque Joe Strummer, de The Clash, a rejoint le paradis des punk-rockers. Comme la suite ne va pas forcément être beaucoup plus gaie, autant mettre un machin un peu rigolo de The Clash : Rock the Casbah, l’un de leurs morceaux ayant rencontré le plus de succès, sorti en 1982 sur l’album Combat Rock. Le clip, c’était ça :

 

Autant dire que Rock the Casbah, et tout Combat Rock par la même occasion, ne fait pas partie du meilleur de ce qu’a pu produire The Clash. On approche tout doucement de la fin : Topper Headon a déjà été viré, Mick Jones mettra les bouts pour former BAD l’année suivante, et tant l’immonde chemise jaune de Strummer que le béret rouge de Simonon semblent prémonitoires du phénoménal mauvais goût de ce qui sera l’ultime album du groupe 3 ans plus tard.

Sur le plan musical, le morceau, composé par Headon, s’écoute — MTV, naissante, permettra d’en faire un hit planétaire ; une nouvelle ère du music business pointe clairement son nez.

Bref, si Rock the Casbah nous intéresse ici, c’est surtout pour ce que les paroles racontent.

Le clip nous montre tantôt un arabe et un juif faisant les guignols, tantôt le groupe chantant devant un puits de pétrole. Le désert est de pacotille, puisque filmé à Austin, au Texas, et c’est bien là l’unique raison valable qui puisse expliquer la mystérieuse présence à l’écran d’un tatou. Ça n’a pas tellement de sens, sinon prôner peut-être l’avènement de relations plus joyeuses entre Israéliens et Arabes, même s’il faut pour cela courir après des tatous. À l’heure actuelle, les tatous courent toujours.

Les paroles, qui mélangent à l’argot clashien habituel des termes arabes, hébreux, et même sanskrits (vas-y, tout ce qui est à l’est de la Trinité-sur-Mer, ça peut le faire, on comprendra que ça n’est pas de chez nous), trouvent aujourd’hui une résonnance particulière. Rock the Casbah évoque en fait l’interdiction de la musique rock dans l’Iran de l’Ayatollah Khomeini. Ce dernier n’est pas nommé, mais le « Shareef du The Shareef don’t like it », c’est lui (un chérif est l’appellation d’un descendant de Mahomet). Et ce qu’il n’aime pas, c’est entre autres choses la musique, cette réjouissance bestiale du dégénéré impie :

By order of the prophet / We ban that boogie sound

Degenerate the faithful / With that craazy Casbah sound

 

Dans la suite du morceau, l’interdiction ne fait pas recette, et même les pilotes de jet chargées de bombarder la populace musicolâtre récalcitrante finissent par préférer écouter la radio que leur guide enturbanné.

Nous en venons à la troisième fois où j’ai eu envie de pleurer à cause de la musique. C’était le 13 novembre 2015. Bataclan, Eagles of Death Metal, État islamique, pleurs et terreur, je ne vais pas vous faire un dessin. Juste une transition.

Dans le sillage de ces événements a refleuri sur Internet la vidéo d’un imam fondamentaliste de la mosquée de Brest, Rachid El Jay dit Rachid Abou Houdeyfa, s’adressant à de jeunes enfants. On peut y voir ce sinistre con, entre autres propos consternants, expliquer doctement que « La musique est la créature du diable. (…) Ceux qui chantent, le prophète a dit qu’ils seront engloutis sous la terre. Ils seront transformés en singes ou en porcs ». Le prédicateur explique ensuite qu’il s’agit d’une métaphore (le passage a été coupé dans le montage — donc tendancieux — qui a fait le buzz post attentats) et que cette transformation s’opère dans la tête : en écoutant de la musique, les gens deviennent bêtes, hypocrites, mauvais. En conséquence de quoi il ne vaut mieux pas que les enfants apprennent un instrument.

Chef ? Oui quoi ? Je crois que ce sont des percussions, pas des instruments à vent… Tais-toi et brûle.


 

Ces propos entraient en résonnance avec une actualité de février 2015 rapportant que la branche libyenne de l’État islamique s’amusait à brûler publiquement des instruments de musique, et plus particulièrement des caisses de batterie et des saxophones, qualifiés d’instruments « non-islamiques ».

Intrigué par cette cascade d’événements anti-musique répondant à trente ans de distance au Rock the Casbah de Clash, j’ai ensuite découvert que le rappeur Kery James avait après sa conversion à l’islam banni les instruments à vent ou à cordes de sa musique. Je me suis demandé ce qui pouvait bien, dans l’Islam, normal ou pathologique, provoquer cet acharnement contre la musique et certains instruments, avec l’espoir (un peu vain) que cerner l’origine historique de cet interdit pouvait s’avérer intéressant (tout comme l’était celle de l’interdit alimentaire du porc, traitée dans ce billet).

Je reprends donc ici ce que disait l’ethnomusicologue Christian Poché dans un papier paru dans Libé en 2001.

Christian Poché note d’abord que l’islam naissant n’a fait que reprendre la phobie de l’instrument comme facteur de désordre social que l’on trouvait dans le christianisme — le genre de filiation qu’il est toujours bon de souligner. Il rappelle ensuite que le Coran ne parle pas de « musique » — et pour cause, c’est un mot grec que les Arabes emprunteront au XIe siècle ! Seul le terme « chant » est alors employé et apparemment, le Coran n’en parle même pas. En fait, seul un instrument précis est explicitement banni, la lyre, qui était jouée collectivement par les femmes à des fins thérapeutiques (la musicothérapie ne date pas d’hier), activité qui empiétait ainsi sur le commerce avec l’invisible réservé au religieux. Au fil du temps, l’instrument a réellement disparu et le mot lyre n’a plus rien signifié pour les théologiens et les lexicographes, qui ont décrété que tous les instruments à cordes devaient être proscrits. Et pan pour la Fender Telecaster modèle 66 de Joe Strummer.

Et les instruments à vent ? L’existence du biniou pourrait justifier à lui seul qu’ils soient interdits, mais c’est un peu plus complexe que cela. Selon notre ethnomusicologue :

L’instrument à vent a beaucoup gêné l’islam naissant. Pourquoi? La musique arabe est vocale. Qui dit musique vocale, dit texte, or quand celui-ci est inintelligible, on tombe dans le monde obscur. L’idée d’une musique instrumentale qui, pour nous, va de soi, n’existe pas dans la mentalité arabe, il faut qu’elle soit accompagnée de paroles. L’instrument à vent n’a pas de parole, il gêne.

Pour autant, la tradition musulmane n’a été longtemps qu’indifférente à la musique profane et la musique a d’ailleurs été un art important de l’islam. La crispation anti-musicale dénoncée par Rock the Casbah n’est donc qu’un gadget de plus dans la panoplie pseudo traditionnelle d’une minorité fanatique avant tout préoccupée d’asseoir son emprise idéologique — du reste, en bons militaires, les jihadistes ne renient pas la musique puisque Daesh a même un hymne officieux (ce doit être très beau, mais on va s’épargner ça aujourd’hui).

Je joue ou je joue pas, qu'est-ce qu'ils disent ? Rien. Je joue pas alors ?

Je joue ou je joue pas, qu’est-ce qu’ils disent ? Ils disent foutrement rien. Je joue pas alors ?


 

Et les singes dans tout ça ? Les porcs, on sait qu’ils ne sont pas en odeur de sainteté, mais les singes, qu’est-ce qu’ils ont encore fait ces pauvres bêtes ? Être transformé en singes et en porc est en fait le châtiment divin réservé par Allah aux juifs. C’est une sorte de marotte antisémite que l’on retrouve du Coran à la littérature (avec plus d’inventivité, on peut avoir des juifs transformés en lézards aussi — peut-être si on manque de place) en passant par les sermons des dignitaires religieux les moins recommandables.

Alors, histoire de conclure sur le ridicule de tout cela, allons jusqu’au bout de la logique. Si j’écoute trop the Clash, je vais finir par me transformer en singe. OK, OK, admettons. Ça sous -entend en tout cas que les singes adorent la musique. Qu’elle est un trait de leur bestialité, alors que les hommes sont au-dessus de tout ça. Que tu leur envoies London Calling dans la canopée et que ça tombe comme des mouches. Bon. Ben pour les porcs, je ne sais pas (on fait peu d’études de psychologie porcine, c’est un manque), mais il se trouve qu’en ce qui concerne les singes, nos braves ayatollahs de la musique sont complètement à côté de la plaque.

Parmi différentes études comparatives qui cherchent à déterminer si notre sensibilité musicale est propre aux primates humains ou si elle s’ancre au contraire plus anciennement dans notre histoire évolutive et peut donc s’observer chez des espèces cousines, deux chercheurs, Marc Hauser et Josh MCDermott ont essayé de savoir si les singes aiment la musique 1. Ils ont pour cela utilisé des petits singes du Nouveau Monde, des pinchés tamarins, qu’ils faisaient entrer dans une cage en « V ». Chaque branche du V se terminait pas une enceinte, qui n’envoyaient la sauce qu’une fois un singe positionné devant. Chaque enceinte émettant un son différent, il suffisait aux chercheurs de mesurer le temps passé par chaque individu exposé à différents sons. Dans une première version de l’expérience, les singes n’ont manifesté aucune préférence pour des intervalles dissonants ou consonants — les humains, eux privilégient dans 90% des cas les intervalles consonants. Puis, exposés à différentes sortes de musiques et de rythmes, les singes ont marqué des préférences pour les rythmes lents par rapport aux rythmes élevés et aux volumes sonores élevés. Mais par-dessus tout ils préféraient encore plus le silence et qu’on leur fiche la paix ! La conclusion des chercheurs est donc sans appel : les singes n’aiment pas la musique et le plaisir qui nous pousse à en produire et à en écouter semble être une caractéristique purement humaine. C’est d’autant plus amusant que les pinchés ont pour nom allemand Lisztaffe en référence aux cheveux blancs de Franz Liszt.

Pour en terminer avec tout ceci et en revenir à Rock the Casbah, en 2006, un magazine a placé ce morceau au vingtième rang dans un palmarès des chansons de rock les plus conservatrices. Pourquoi ? Parce que d’autres sortes de singes, les soldats US, en avaient fait un de leurs morceaux de prédilection lors des guerres du Golfe et d’Irak… Suite aux attaques du 11 septembre 2001, Rock the Casbah sera même été listée comme inappropriée par la multinationale de l’entertainment Clear Channel Communications, aujourd’hui IHeartMedia…

Cruelle ironie du sort pour celui qui dénonçait, à travers Rock the Casbah, l’intolérance envers la musique, et clora Streetcore, dernier album de son groupe solo, les Mescaleros, par Ramshackle Day Parade, très belle chanson en mémoire des attentats du 11 septembre 2001… Un album malheureusement posthume. Joe Strummer est mort le 22 décembre 2002 d’une maladie cardiaque qui n’avait jamais été diagnostiquée. J’aime à croire qu’il n’aurait de toute façon pas pu tenir plus longtemps dans un monde haïssant autant la musique.


  1. Josh McDermott, Marc D. Hauser, Nonhuman primates prefer slow tempos but dislike music overall, Cognition, Volume 104, Issue 3, September 2007, Pages 654-668, ISSN 0010-0277, http://dx.doi.org/10.1016/j.cognition.2006.07.011.
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