2001, l’Odyssée du singe tueur 1


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HEADBANGING SCIENCE N°36

Richard Strauss, Ainsi parlait Zarathoustra

Selon la très intéressante page de cinezik.org consacrée à la musique de 2001, l’Odyssée de l’espace, Stanley Kubrick utilisa (notamment) la musique de Gustav Mahler lorsqu’il projeta les premiers rushes de son chef d’œuvre à la MGM. Puis il songea plutôt à utiliser les textures sonores bizarroïdes de Ligeti, associées dans le film à l’apparition du monolithe, et les cuivres triomphants d’ Ainsi Parlait Zarathoustra, de Richard Strauss — une version de Karajan avec l’orchestre philharmonique de Berlin, pour laquelle il n’avait pas les droits, problème qu’il contourna en créditant Karl Böhm avec l’orchestre philharmonique de Vienne…

Chacun a sans doute en mémoire le début du film et sa scène inaugurale, « L’aube de l’humanité », qui se clôt avec Strauss sur la plus célèbre ellipse de l’histoire du 7e art (enfin chacun l’a en mémoire, mais c’est Karim, de Sweet Random Science, qui m’a fait penser à traiter ce sujet dans l’un de ses commentaires : merci !). La revoici pour le plaisir :

 

Ainsi que le note justement cinezik, 2001 est un film sur l’évolution :

Il commence avec des bruits d’insecte, poursuit en observant une communauté de singes, puis s’intéresse aux hommes, avant que l’un deux devienne un surhomme : l’humanité accède à une connaissance du monde de plus en plus pointue lors du passage du monolithe.

La scène inaugurale est assez limpide. Lorsque le singe accède à la connaissance, grâce au monolithe, il découvre subito qu’un os (de zèbre) peut lui servir d’outil, et que cet outil peut lui servir aussi bien à accéder à la viande et à se défendre contre les prédateurs qu’à occire ses semblables, qui n’avaient qu’à pas lui disputer son point d’eau. Tout cela en fracassant des crânes : nous avons affaire à une connaissance dévoyée, liée au crime.

2001, une anthropologie de pacotille ?

Si 2001 est le seul film de science-fiction pratiquement parfait sur le plan de la physique, ainsi que le rappelle ce billet du Dr Goulu, sur le plan de l’anthropologie, cette aube de l’humanité semble de pacotille. Les costumes de singe (dont le réalisateur de se débarrassa pour que son film n’ait pas de suite — un seul survécut) sont grotesques, leur démarche accroupie assez ridicule, leurs jappements canins incongrus et leur environnement désertique bien hostile pour qu’un quelconque primate, contraint de boire dans une mare boueuse, y survive. Par ailleurs, on ne sait pas trop ce que ces espèces de tapirs foutent là…  L’Australopithecus africanus de Zdenek Burian, exécuté en 1952, fait tout de même moins gorille de caméra cachée japonaise :

australopithecus_africanus_by_zdenek_burian_1952

Pourtant, là aussi le film est parfaitement en phase avec les connaissances de son temps. Kubrick commence à chercher un thème pour son prochain film en 1964 et le tournage commence en décembre 1965. À cette époque, que sait-on sur nos origines africaines ? Encore peu de choses.

En 1924, en Afrique du Sud, Raymond Dart (1893-1988), anthropologue australien, découvre le crâne fossile d’un jeune primate, l’« enfant de Taung », et crée un nouveau genre, Australopithecus, et une nouvelle espèce, Au. africanus. En 1959, Zinj, ou Paranthropus boisei, le versant robuste du genre australopithèque est découvert par Mary Leakey dans les Gorges d’Olduvai en Tanzanie. Puis en 1964, Louis Leakey décrit Homo habilis, lui aussi trouvé à Olduvai. Ces découvertes font du bruit et relancent l’intérêt pour l’Afrique. Kubrick se fonde sur elle pour imaginer son australopithèque, ancêtre direct supposé de l’homme.

Il adopte aussi la vision alors prégnante du « singe tueur ». Celle-ci est l’œuvre de Raymond Dart, qui dans un article de 1953 (donc dans le contexte particulier de l’après-Seconde Guerre mondiale), écrivait que 1 :

les archives ensanglantées, chargées de massacres de l’histoire humaine, des anciens Égyptiens et Sumériens aux atrocités de la seconde guerre mondiale s’accordent […] pour proclamer cette soif de sang, cette addiction prédatrice, cette marque de Caïn qui distingue diététiquement l’homme des espèces apparentées et l’associe avec les plus meurtriers des carnivores.

En substance, pour Dart, l’homme descend d’un ancêtre simien africain plus agressif et territorial que la moyenne et la force motrice de son évolution repose sur la guerre et des relations interpersonnelles d’agression. C’est exactement le sens de la scène inaugurale de Kubrick, mais aussi celle que l’on retrouve dans La Planète des singes, lui aussi sorti en 1968. Cette vision dépasse alors de loin le cadre scientifique, car elle a été popularisée en 1961 par un best-seller (African Genesis: A Personal Investigation into the Animal Origins and Nature of Man, Atheneum Publishers, 1961) écrit par Robert Ardrey, journaliste et scénariste pour Hollywood.

Sang chaud et crânes de babouins fracassées

Cette filiation intellectuelle du film de Kubrick est bien connue et cette anthropologie noire, récurrente dans notre histoire2  n’a rien de bien original puisqu’elle innerve toutes les analyses de l’Après-Guerre (que l’on songe à l’éthologie de l’agression, de Konrad Lorenz, qui rationalise la violence en général et la Shoah en particulier). Mais on sait moins quelles preuves matérielles amenèrent Dart à fonder son hypothèse du singe tueur.

Aux alentours de la Deuxième Guerre mondiale, Dart s’était remis à l’anthropologique de terrain, non plus pour chercher des fossiles d’hominidés, mais pour trouver des indices de leur comportement. C’est ainsi qu’il crut identifier une industrie « ostéodontokératique », c’est-à-dire d’os, de dent et de corne, en association avec les ossements d’australopithèques qu’il avait mis au jour dans une carrière de calcaire de la vallée du Makapan, dans le Transvaal. Les plus de sept mille os de mammifères qu’il avait trouvés présentaient un profil étrange : trop de crânes, de mandibules, d’os d’avant-bras et de jambes par rapport au nombre de côtes, vertèbres et bassins ! Il fallait trouver une explication à cette surreprésentation non naturelle ainsi qu’à la présence de quarante-deux crânes de babouins fracassés, dont les deux tiers écrasés sur le côté gauche. Australopithecus était un coupable tout désigné. Dart estima que les babouins avaient été tués par des chasseurs australopithèques (droitiers) armés de casse-tête en os. Il écrivit en 1957 :

Les prédécesseurs de l’homme s’emparaient de leurs proies vivantes, les battaient à mort, démembraient et dépeçaient les corps, étanchaient leur soif féroce avec le sang encore chaud de leurs victimes et dévoraient voracement la chair frémissante.

2001 #2

La théorie du singe tueur était née. Et la scène inaugurale de 2001 toute trouvée — à vrai dire, Kubrick aurait même dû faire plus gore pour être scientifiquement au point.

Les premiers spécimens d’Homo habilis, qui volèrent  la vedette à Australopithecus, ne modifièrent pas tellement le tableau, puisque le crâne d’un des spécimens présentait une curieuse fracture que Louis Leakey supposa pouvoir avoir été causé par « un coup porté par un instrument contondant ». Homo, imaginait-on alors pour compléter ce portrait sanglant, aurait bien pu tuer et manger ses cousins australopithèques.

Quand l’imbécile montre les os par terre, le sage regarde le léopard dans l’arbre

Mais un jeune chercheur, Bob Brain entreprit une analyse taphonomique poussée des principaux sites sud-africains afin de comprendre ce qui avait pu causer aussi bien les accumulations d’ossements que les crânes de babouins écrasés. Le travail de Brain fut « un chef d’œuvre d’enquête sur la préhistoire », pour Donald Johanson, auquel j’emprunte les informations qui vont suivre 3. Brain s’intéressa d’abord aux arbres de la savane sud-africaine. Il remarqua qu’ils poussaient en bouquets, étaient étonnamment larges, et que leurs racines puisaient l’eau à travers des fissures naturelles finissant par former de véritables cavernes à l’air libre. Qui dit fissure, dit objets pouvant tomber dans cette fissure, par exemple des os. Comment des os pouvaient-ils tomber dans ces fissures au point de s’y accumuler ? Il suffisait de lever la tête : ils devaient provenir de carcasses dévorées dans les arbres en surplomb ! Et qui a l’habitude de manger ses proies dans les arbres ? Le léopard, bien sûr, et pas l’australopithèque.

Brain orienta alors son enquête vers ce nouveau coupable. Il étudia la nature des accumulations d’os sous les arbres fréquentés par les léopards actuels. Il trouva pratiquement la même surreprésentation de crânes,  d’os d’avant-bras et de jambes que celle que Dart avait attribuée à son singe tueur (une action des charognards, mise en évidence en observant les poubelles des Khoisans contribuait aussi à expliquer le profil des ossements). Il découvrit aussi que les crânes des proies des léopards étaient souvent écrasés, comme ceux des babouins de Makapansgat ! Enfin, l’écartement entre deux blessures observées sur le crâne d’un jeune australopithèque se révéla correspondre à l’écartement des deux canines inférieures d’un léopard.

Le scénario des origines imaginé par Dart s’effondrait. Plutôt qu’un top prédateur carnivore de la savane africaine, notre singe tueur était avant tout été une faible proie omnivore, succombant au premier léopard venu. Cette scène figure d’ailleurs dans 2001, avant qu’apparaisse le monolithe et que le singe découvre une arme, et l’on voit ensuite le léopard sur un splendide fond de ciel nocturne : c’est lui-même qui a abattu le zèbre dont la carcasse va fournir au singe l’os qui va le métamorphoser en tueur !

Ainsi, sans le vouloir, Kubrick aura réussi à nous montrer des images à la fois finalement pas si éloignées de la réalité de nos origines et fournissant des clés pour comprendre comment du léopard au singe puis du singe au léopard, la vision caricaturale du singe tueur a été construite et déconstruite. Un vrai tueur ce Kubrick.


Si l’homme est un singe tueur, c’est que le singe lui-même a souvent eu cette image, ainsi que nous en avons discuté dans plusieurs billets consacrés à ce thème :

L’orang-outan est-il un mauvais garçon ?

L’image de brute accolée aux basques du gorille

Les poncifs de la brute ancestrale du Jouvence d’Aldous Huxley

  1.  The Predatory Transition from Ape to Man, by Raymond A. Dart International Anthropological and Linguistic Review, v. 1, no.4,1953
  2. Comme le rappelle Pascal Semonsut dans Le passé du fantasme, puisque dès 1870, Louis Figuier, dans L’homme primitif écrivait que « les batailles et la guerre sont nées sans doute avec l’Humanité même. Les haines, les rivalités d’individu à individu et de famille à famille, haines et rivalités qui ont existé de tout temps, se sont étendues peu à peu à la tribu, puis à la peuplade tout entière, et se sont traduites par des incursions armées, par le pillage et la mort. »
  3. La fille de Lucy, Robert Laffont, 1990. Les explications sur le travail de Bob Brain sont tirées de cet ouvrage tout aussi passionnant que Lucy : une jeune femme de 3 500 000 ans, mais qui ne traite pas du tout d’Australopithecus.
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